"Comment on fait les bébés ?" est LA question que tous les parents redoutent d'entendre. Comme je suppose qu'avec le temps va tout s'en va vous avez tout de même réussi à obtenir la réponse, nous allons plutôt nous demander pourquoi on fait les bébés.

Il y a peu, je faisais mon tour quotidien sur le site Sous notre toit et lisais ce témoignage d'une jeune femme qui ne savait pas si elle voulait des enfants. Pleine d'enthousiasme, je répondais qu'il fallait en faire si on en voulait, ne pas en faire si on n'en voulait pas et que si on désirait en avoir, ça changeait la vie en bien. Satisfaite, je quittais l'ordinateur pour m'occuper de ma propre progéniture.

Satisfaite ? Pas vraiment. Ma réponse était en vérité un condensé de lapalissades.

La vie qui change en mieux, je dois reconnaître qu'à bien des points de vue, ce n'est pas le cas. Tout bébé complique la vie de ses parents. Vous trouverez toujours des personnes qui vous disent qu'elles sortent et voyagent autant, leur bébé sous le bras, mais la plupart des gens ne font pas ça. La plupart des gens essaient déjà et surtout de sortir la tête de l'eau au quotidien sans planifier un tour d'Europe en train et poussette. Pour ma part, vous savez déjà que je n'ai pas hérité du modèle "Easy Baby", qui fait ses nuits à 15 jours, joue seul sur son tapis d'éveil, végète dans son transat et babille sur les genoux. Par conséquent, mes journées se passent à tenter de canaliser Choupie-chat tandis que toutes mes autres tâches attendent bien sagement le retour de mon mari (21h hier, youpi).Ok, ça, c'est sans doute propre à mon bébé mais la sensation de n'être soudain plus que des parents est universelle. Avant, j'avais une vie. Maintenant, j'ai un enfant.

A cela s'ajoute pour nous une nette dégringolade sur l'échelle sociale. Il y a deux ans de cela, nous étions tous les deux étudiants. La vie était devant nous, nous pouvions en faire ce que nous voulions. Nous en avons fait un enfant. Aux yeux de tous, Papa-chat est devenu employé en grande surface de façon définitive, et plus transitoire, et moi je suis devenue mère au foyer, et plus libraire en devenir. J'ai honte de le dire, mais je me demande si on ne nous considère pas un peu comme des "cas soc'". D'autant plus que nous faisons jeunes, plus jeunes que notre âge. J'ai 26 ans révolus, mais on m'en donne à peine 20 (je ne dis pas que 26 ans, c'est vieux et que chacun devrait avoir un mouflet dans les pattes à cet âge, mais enfin, je ne pense pas qu'on puisse pour autant me traiter de fille-mère).

Alors pourquoi diable faire un bébé ? Je vois une multitude de raisons, mais aucune qui ne me semble tenir la route. Aucune qui ne fasse dire à une personne sensée : ok, ma vie était super, j'avais du temps et des sous en abondance, mais maintenant je vais m'imposer des tas de restrictions pour me dévouer à une tâche qui n'a rien d'obligatoire (voir les 10 bonnes raisons de ne pas faire d'enfant). Faisons-en tout de même le tour si vous le voulez bien.

1) La raison notariale : léguer un nom (ou celui de son mari, la plupart du temps, si on est une femme) et ses biens. Mais à notre époque où tout le monde naît égal et où chacun prône la réussite individuelle, cela a-t-il encore du sens ?

2) La raison patriotique : participer à la grandeur du pays, donner des travailleurs pour faire tourner l'économie, payer la retraite des autres. Mais on peut aussi se dire qu'en tant que citoyen du monde, on devrait plutôt s'occuper de nourrir les trop nombreuses petites bouches existantes.

3) La raison affective : avoir quelqu'un à aimer et être aimé. Mais elle est certainement bien seule et bien triste la personne qui n'aime ou n'est aimée que de son enfant. L'amour n'est pas quantifiable, on ne devrait pas avoir besoin de l'amour de son petit pour en avoir une dose complète.

4) La raison esthétique : un enfant, c'est beau, une voix d'enfant, c'est charmant, des rires d'enfant, c'est mélodieux. Mais depuis quand doit-on tout sacrifier pour la beauté ? Les chiots et les chatons aussi, c'est mignon, mais ça grandit et on en prend pour 20 ans.

5) La raison poétique : participer au miracle de la vie. Faire un enfant, c'est écrire une symphonie, partir de rien pour arriver à une petite perfection. De la magie en culotte courte. Mais on a tous fait de la SVT à l'école et on sait bien que ça n'a rien de magique, que c'est juste une histoire de rencontre cellulaire fortuite.

6) La raison métaphysique : donner un sens à sa vie. Mais si on y réfléchit, en quoi un enfant donne-t-il un sens à la vie ? Chacun sa vie, le bébé la sienne, les parents la leur ! Accomplir sa vie ne peut pas se résumer à créer une autre vie qui s'accomplira elle-même dans la création d'une autre vie ! Nous ne sommes pas des papillons !

7) La raison biologique : assurer la survie de l'espèce. Peut-être que si, en fait, nous sommes des papillons, car c'est celle qui me convainc le plus. Faire des enfants est une compulsion biologique et je pense qu'il faut être très pragmatique et extrêmement clair dans sa tête pour y résister. Je le sais, je l'entends, cette petite voix qui me dit "Fais des enfants, fais le max d'enfants avant qu'il ne soit trop tard !" C'est juste que pour le moment j'essaie de la faire taire, parce que pragmatiquement, je ne veux pas gérer deux bébés. Mais je sais que ce n'est que partie remise. J'admire les gens qui sont capables d'y résister durant toute leur vie.

Et si j'y réfléchis, à part peut-être la deuxième, je pense que toutes ces raisons sont entrées en ligne de compte dans ma décision de faire un enfant. Peut-être que plein de mauvaises raisons finissent par faire une bonne raison ? Et c'est exactement cela qui fait que ma vie a changé en bien, exactement cela qu'elle m'apporte :

- un apaisement hormonal : la voix de l'homo sapiens qui criait : "Vite, fais des enfants avant que la tribu ne soit décimée par un ours des cavernes !" s'est un peu calmée.

- un sens à ma vie : non, je ne peux pas mourir demain, ma fille a besoin de moi. Pour moi qui me demandais régulièrement ce que ça changerait si je n'étais plus là... eh bien ça changerait ça : ma fille grandirait sans mère.

- de l'émerveillement : chaque jour elle sait faire quelque chose de nouveau, chaque jour elle apporte un peu de magie dans notre quotidien, chacun de ses rires est un soleil à lui tout seul.

- de la beauté : avant, j'avais mon mari et mes chats, je m'extasiais sur les yeux de biche de Papa-Chat et la grâce des poses de mes félins. Mais désolée, les gars, en matière de beauté, Choupie-chat, elle surpasse tout le monde !

chapeau

- de l'amour inconditionnel : je ne pense pas qu'on puisse ressentir cela pour n'importe qui d'autre que son enfant, et personne ne nous aime comme notre enfant avec une telle innocence et un tel abandon.

- la fierté d'avoir une descendance (et d'en avoir donné une à mon mari) : quand je mourrai, il restera un peu de moi quelque part, de mes gènes (on en parlait un soir avec Papa-chat : on a l'habitude de dire "elle a ma bouche" ou "elle a mes yeux" mais nous avons nous-mêmes les yeux et la bouche de différents ancètres qui tiennent eux-mêmes leurs traits d'autres personnes... et au final chaque être humain est un patchwork de l'humanité) mais aussi de mon histoire, de mes valeurs, de ce que j'ai été. On a beau dire qu'on s'en fout parce qu'on sera mort, c'est quand même rassurant de se dire qu'on ne part pas complètement.

Je ne prétends pas que ces raisons devraient pousser tout le monde à faire des enfants. Certains n'en veulent pas, et c'est très bien comme ça. Je pense que bien assez de personnes font plus d'enfants qu'il n'en faut pour compenser largement la perte de quelques recrues bipèdes. Ce sont juste mes raisons, ce qui est important à mes yeux, et ce pourquoi je ne regrette jamais, même quand elle est proprement imbuvable. Nul doute qu'on puisse trouver de la beauté, de la magie et de l'amour ailleurs que dans un enfant, nul doute qu'on puisse faire taire son instinct de reproduction et se satisfaire d'un accomplissement personnel, mais pour moi, au risque de paraître niaise, c'était juste la façon la plus simple d'être heureuse.