Je l'ai dit ici, je l'ai répété , je ne suis pas une mère parfaite. Mais le savoir ne m'empêche pas de culpabiliser. Le fait que ce soit humain ne rend pas ça excusable et j'ai horreur des gens qui se vantent de mal éduquer leurs enfants. Peut-être d'ailleurs que quand je vous raconte mon quotidien, vous me jugez bien sévèrement vous aussi. Est-ce qu'il y a de quoi ? Je ne suis pas vraiment sûre. Et si je n'étais pas entourée de mamans à la pointe des dernières innovations en pédagogie, sans doute me sentirais-je plus légitime. Somme toute, je le suis. Je pense que la mère lambda élève son bébé grosso modo comme j'élève le mien. Mais bon, j'avais de hautes aspirations.

Ne vous méprenez pas, je n'étais pas non plus persuadée de les atteindre. Au bout de 26 ans de vie commune avec moi-même, je commence à bien me connaître. Je sais que pour moi, la simplicité est une valeur primordiale. J'ai besoin que ma vie soit simple pour me laisser le temps de penser. Je préfère largement rédiger des articles de blog que faire de bons petits plats tous les jours (de temps à autre je ne dis pas, mais ne poussons pas mémé dans les orties). Est-ce que ce serait meilleur pour mon enfant ? Très certainement. Mais elle ne s'en porte pas mal pour autant, et moi, ça me permet d'avoir plus de temps pour toi (lapsus révélateur, je voulais dire "pour moi").

Voici donc tout ce à quoi j'ai renoncé en me frottant à la réalité de la faiblesse de mon caractère :

- Accoucher sans péridurale. Je voulais essayer, pour voir ce que ça faisait, et puis pour accoucher plus rapidement. J'ai tenu six heures de grosses contractions sur douze au total. Et à peine une heure en salle de travail. C'est à mon avis là que se situe le problème : rien n'est fait pour une naissance physiologique en salle de travail classique, tout est fait pour une naissance sous péri. J'avais une perfusion dans le bras et j'étais branchée au monitoring, j'avais tout juste un mètre pour bouger de mon lit. Et ce que j'avais su gérer dans ma chambre individuelle m'a paru tout d'un coup insurmontable. Je sais bien que certaines y arrivent, parce qu'elles n'ont pas le choix ou parce qu'elles sont hyper motivées. Mais moi j'avais le choix et je n'ai pas une âme de martyre. Tant pis, c'était sympa quand même (et ça m'a fait tellement de bien sur le coup que j'étais je suis juste incapable de le regretter).

- Utiliser des couches lavables. Je triche un peu, parce que je ne me suis jamais réellement projetée maman d'un bébé en couches lavables. Mais bon, on parle de rêve, n'est-ce pas ? Évidemment, dans un monde idéal, je serais écolo, je prendrais le temps de laver mes couches régulièrement et je calculerais les mirifiques économies réalisées depuis sept mois. Dans mon monde à moi, je me débarrasse rapidement de l'objet contaminé (aka la couche sale) en retenant ma respiration et n'ai ensuite plus qu'à en piocher une neuve dans ces paquets qu'il faut sans cesse racheter et qu'on prend de plus en plus grands. Je patouille bien assez dans des matières peu ragoûtantes et je lave bien assez de linge pour ne pas me sentir obligée de laver aussi les couches.

couches

- Porter. Je porte, mais pas régulièrement. J'avais un sling, que j'ai finalement revendu parce que j'avais du mal avec tous les plis et que j'avais peur de faire une bêtise (quelques récits de colonnes vertébrales rompues ont achevé de me convaincre de laisser ça aux gens doués). Maintenant, j'ai un porte-bébé Marsupi, physiologique pour ne pas me renier complètement, que je peux installer en quelques dizaines de secondes. Il est super mais c'est plus un porte-bébé de promenade qu'un porte-bébé au quotidien, léger et confortable, comme une écharpe. D'ailleurs, il tient rapidement chaud. J'adore nos petites balades l'une contre l'autre, quand son papa travaille, mais je n'ai pas le courage de le sortir tous les jours (en plus elle se fait lourde !). Alors non, quand Choupie-chat crise, ce n'est pas direct dans le porte-bébé (en dernière extrémité, je ne dis pas, mais à mesure qu'elle grandit, il y a de moins en moins de dernière extrémité). Par contre, c'est direct dans les bras, que je dois avoir fort musclés, à la longue.

- Faire de la motricité libre. D'accord, j'ai prétendu que ce n'était pas possible. Mais il est sûrement vrai aussi que je ne me suis pas beaucoup investie. Elle a eu un transat dès sa naissance et nous ne nous sommes jamais sentis coupables de la poser dedans afin qu'elle puisse observer le monde autour d'elle. Elle n'a jamais aimé rester longtemps au sol et nous n'avons pas voulu l'y obliger (d'ailleurs, on encense pareillement portage intensif et motricité libre mais personne ne semble relever que les deux sont antinomiques ?). Dès qu'elle a commencé à vouloir se mettre debout, nous l'y avons aidée. Dès qu'elle a commencé à maîtriser la position assise, nous l'avons encouragée à se tenir ainsi. Je crois pouvoir dire que nous n'avons rien forcé, mais clairement, nous n'avons pas complètement laissé faire la nature. Nous avons été, et sommes encore, les petites roues à l'arrière du vélo, qui permettent de tester la mécanique sans risque, d'avoir l'ivresse sans la contrainte. Je ne suis absolument pas sûre que ce parti pris l'aidera à améliorer sa motricité, je redoute même plutôt le contraire, mais il est dur d'aller contre ses pulsions quand son bébé, sur le sol, semble tout coincé et pleure. De toute façon, in fine, je ne pense pas que ça l'empêche de marcher quand elle sera prête pour cela. D'ailleurs, depuis quelques semaines, elle fait de gros progrès sur le tapis d'éveil, y reste plus longtemps à jouer en quasi autonomie et à se déplacer en roulant sur le côté... du coup, je m'en fais moins.

- Apprendre à Choupie la langue des signes. Là encore, on est dans un fantasme, je n'ai jamais tenté, et jamais vraiment songé à tenter. Il n'empêche que dans cet univers parallèle formidable où je serais toute dédiée à l'épanouissement de mon enfant, la langue des signes, ç'aurait été chouette. J'ai été stupéfaite d'apprendre en découvrant le principe que l'enfant pouvait signer dès l'âge de 4 mois. C'est à dire dépasser ses émotions (j'ai faim, je me sens mal, donc je pleure) pour intégrer un concept (j'ai faim, donc je fais le signe correspondant pour que ma mère me donne à manger). Mais une fois encore, j'avoue être un peu effrayée par les bébés qui grandissent trop vite. Je trouve le trio pleurs, câlins et babillages bien confortable en réalité et je ne me vois pas avoir une vraie "conversation" avec mon bébé de 7 mois. Elle parlera bien assez tôt !

- Cuisiner mes propres petits pots (voire tenter la DME). Je vous l'ai déjà dit, Blédina est mon ami. Vous allez rire, sans doute, mais la principale chose qui me retient, c'est que j'ai peur de rater ma congélation. Je trouve que c'est un peu jouer avec le feu (ou plutôt avec la glace), de congeler un aliment à l'arrache, de l'oublier trois mois au congélateur et de le servir à mon bébé (bien sûr, cette crainte sanitaire sert bien ma flemmardise). A cela s'ajoute le fait que les petits pots permettent de manger n'importe quel légume en petite quantité à n'importe quel moment de l'année, ce qui est super pour la découverte de nouveaux goûts (et je ne me pose pas la question de la quantité de sel, de matière grasse, les industriels y ont pensé pour moi !). Sans parler du gain de temps formidable : oui je suis mère au foyer, mais une mère au foyer bien peu performante qui se laisse volontiers débordée par toutes les tâches du quotidien. Je n'ai pas complètement renoncé à cuisiner mais tant qu'on en reste aux purées de légumes et de fruits basiques, je vous avoue que je n'ai pas très envie de me donner cette peine.

- L'inscrire aux bébés nageurs. J'ai la chance d'avoir un bébé qui aime l'eau. Depuis ses premières semaines de vie, le moment du bain est un moment de plaisir. D'ailleurs c'est pour ça que Papa-chat le fait souvent, parce que Papa-chat, lui aussi il aime quand c'est du tout cuit (il fait le goûter, dans le même esprit). Du coup, ç'aurait été une bonne idée, les bébés nageurs. Mais c'est de la paperasse, de la liste d'attente, des séances à horaires imposés, une socialisation contrainte (ai-je dit quelque part que j'étais une ourse ?), des déplacements, des couches spéciales à trouver, des maillots de bain à acheter (pour maman et pour bébé), une épilation à entretenir (ai-je dit quelque part que j'étais une ourse ?), de la logistique et un papa hydrophobe qui ne s'investira certainement pas dans cette activité si un jour j'ai un coup de mou. Peut-être quand nous aurons déménagé. En même temps que l'inscription à la crèche et à Pôle Emploi.

Après, il y a aussi quelques trucs auxquels j'ai réussi à me tenir :

- Allaiter, et à la demande. Je ne vais pas revenir sur le pourquoi du comment j'allaite, j'en ai bien assez parlé. Par contre, je n'ai peut-être pas insisté sur ce point crucial d'un allaitement réussi et serein : n'imposer ni le nombre de tétées, ni leur fréquence, ni leur durée. Le lait n'est pas une sucrerie, si le bébé en réclame, ce n'est pas par gloutonnerie mais parce que son estomac crie famine. Priver un bébé qui a faim ? Non merci, je ne suis pas une tortionnaire. Il est vrai que parfois, la tétée sert plus à consoler qu'à nourrir. Et alors ? Vous êtes triste, vous prenez deux carrés de chocolat et vous vous serrez contre quelqu'un que vous aimez. Bébé pareil. A la différence que le lait maternel est bien plus adapté à son organisme que le chocolat ne l'est au vôtre. Alors oui oui oui à la tétée-câlin. Un bébé qui tète toutes les heures, c'est possible. Un bébé qui tète pendant une heure, c'est possible aussi. Et quand on arrête de s'en inquiéter (mais comment va-t-il digérer tout cela en si peu de temps ?), on se rend compte que rien de grave ne se produit (à part si on considère que ne plus entendre son bébé hurler sans cesse est quelque chose d'étrange et angoissant).

- Ne pas la laisser pleurer, justement. Globalement, j'y arrive. On m'a demandé récemment comment, avec ce truc-là, je gérais les caprices. Je ne les gère pas. Parce que ce que notre regard d'adulte interprète comme des caprices sont pour l'enfant l'expression d'un désir ou d'un besoin. Il est inutile de raisonner un bébé, on ne peut qu'essayer de satisfaire son désir/besoin ou de le faire passer à autre chose ("Oui, tu as très envie de jouer avec ce couteau extrêmement pointu, mais regarde donc ton hochet s'il n'est pas beau et parfaitement sécuritaire ?"). On peut aussi, bien évidemment, ignorer la demande du bébé, mais c'est à mon sens un pis-aller, pas une méthode éducative (je lisais quelque part qu'à laisser pleurer un bébé, on ne lui apprenait que le désespoir... c'est un peu lyrique, mais très parlant). L'éducation, ce sera quand Choupie-chat comprendra, quand on pourra lui expliquer pourquoi les règles existent et pourquoi il faut les respecter. Voilà pour la théorie. En pratique, parfois Choupie pleure, et même très fort. Généralement, cela arrive quand je suis épuisée de l'entendre râler pour une raison X ou Y (elle est fatiguée mais ne veut pas faire dodo, elle veut se mettre debout mais j'en ai marre de la tenir comme ça, elle veut mâchouiller le portable de Maman mais n'a accès qu'à ses jouets pourris) et que je passe le relais à Papa-chat : les cris redoublent d'intensité, elle se met à hoqueter, de grosses larmes coulent sur son visage. J'attends de voir si elle se calme en passant un peu de temps avec son père. Parfois oui. Et parfois non, alors je la récupère et je me sens monstrueuse de l'avoir laissée se mettre dans un tel état. C'est normal pour un petit mammifère en détresse de chercher le réconfort de sa figure principale d'attachement, elle fera plus de place à son père en grandissant, c'est bête de vouloir consolider leur relation dans la douleur (à côté de ça, c'est avec lui qu'elle s'amuse le plus : je sais mieux la consoler mais il sait mieux la faire rire).

- Rester auprès d'elle pour m'en occuper, malgré la pression sociale et économique. C'est sans doute le plus discutable. Cependant, je crois que si être parent au foyer est si pesant aujourd'hui, ce n'est pas dû à l'activité en elle-même, mais au fait que cela soit si marginal. En effet, si 90% des couples travaillent tous deux, le coût de la vie s'adapte à ces 90%, en ignorant gentiment mais sûrement les parents au foyer. Et à notre époque, discuter avec sa voisine autour d'un thé en surveillant tous les enfants du coin de l'oeil, ce n'est plus possible (à part dans Desperate Housewives), parce que la voisine, elle travaille, elle. Quant au regard des autres, il est sans concession : pour eux, tu es sentimentaliste et/ou feignante. Pourtant, dans d'autres pays comme l'Allemagne le congé parental d'un an est correctement rémunéré et le prendre, c'est la norme. Ce qui est incompréhensible là-bas, c'est de mettre un petit de moins d'1 an à la crèche. Je n'ai rien contre les gens qui le font (et je serai sans doute contrainte de le faire sous peu), je comprends l'injonction financière pour maintenir un certain niveau de vie, le besoin d'épanouissement personnel et la peur de l'avenir professionnel ou conjugal. Mais pour moi c'est un choix de vie parmi d'autres, qui doit aussi être respecté. Arrêtez de me dire que pour le bien de ma fille et le mien, je devrais travailler !

Et au final, à part l'allaitement, que j'étais persuadée de foirer et que j'ai continué plus par hasard qu'autre chose, c'est vraiment ce qui était le plus important pour moi.

En mettant à plat mon éducation rêvée, je me rends compte que je dois avoir l'air vraiment très bobo ! Mais dans mon esprit, ce n'est pas si péjoratif que ça, "bobo", dans ce cas-là. Si c'est se faire pousser les poils d'aisselle (dans un but esthétique) (non parce que sinon moi aussi je le fais, cf. paragraphe "bébés nageurs") ou porter un chapeau d'homme (à l'intérieur), la bobo-attitude, je trouve ça un peu ridicule. Si c'est motivé par l'envie d'une vie meilleure, ça me semble très sain, d'être un peu bobo sur les bords. Mais c'est un investissement. Ca demande du temps et de la patience, de faire ses purées ou de laver les couches. Ca demande du courage et de la perséverance, d'accoucher dans la douleur ou de ne pas intervenir quand on voit son petit galérer au sol et chougner parce qu'il est coincé. Le retour à une parentalité plus naturelle impose de renier tout ce qui a été créé depuis plusieurs générations dans le but de nous faciliter la vie : la péridurale, le lait maternisé, les couches jetables, les transats, les trotteurs, les babybjörn, les crèches publiques, les épilateurs. Sous les yeux ébahis d'un entourage qui n'entend rien aux théories modernes et se demande si vous n'êtes pas devenue Amish en secret.

Eh bien non, mon bébé est très materné, très protégé, je m'en occupe, je l'allaite, je le console, mais au je suis avant tout une maman normale (comme le président en plus efficace). Avec des rêves plein la tête mais un emploi du temps de ministre (décidément, je devrais me mettre à la politique) et une flemme chevillée au corps.