Je suis issue d'une famille normale. Normale pour notre époque, une famille déchirée.

Mes parents sont divorcés depuis mes 14 ans. Bon. Cela me fait toujours doucettement rire lorsque j'entends des personnes parler du divorce de leurs parents comme du drame de leur vie. Je crois qu'une bonne moitié de mes amis est aussi dotée de parents divorcés : nous sommes les enfants du divorce, notre génération vit bien avec cela. Pourtant, le divorce de mes parents a été plutôt épique : je revois les disputes qu'on espionnait discrètement, ma mère quitter la maison sans prévenir, mon père pleurer en écoutant Nolwenn Leroy (!), les couteaux planqués un soir particulièrement orageux, la procédure pour faute, les témoignages à charge, les amitiés brisées, les batailles pour la garde, les jugements qui s'éternisent, les nouveaux compagnons mettant de l'huile sur le feu au lieu de calmer le jeu, les discours haineux et la guerre froide.

Mais leur séparation n'est pas mon propos. Je veux parler de notre séparation, ma séparation d'avec chacun de mes deux parents.

Ma mère, tout d'abord. Notre incompatibilité fondamentale. Mon adolescence faite de larmes et de cris, de portes qui claquent, de lettres règlement de compte qui ne réglaient rien du tout et dont les réponses me faisaient souffrir plus encore. Enfin l'éloignement, pour mettre un terme au psychodrame qui se rejouait chaque fois que l'on se voyait. Mon départ à l'internat, tout d'abord, puis chez mon père où j'avais décidé d'habiter, puis à la fac dans mon propre appartement. Nous ne nous voyions que quelques jours par mois, cela suffisait pour profiter l'une de l'autre sans chercher à nous détruire. Sur ces nouvelles bases, nous nous sommes redécouvertes, pour le meilleur. Mais je sais que la cohabitation, si elle s'éternise, peut encore virer à l'affrontement, car nous avons le même esprit de contradiction et des idées complètement opposées.

Puis, à la fin de mon adolescence, quand j'ai enfin entamé une relation durablement apaisée avec ma mère, c'est mon père qui m'a fait faux bond. Et violemment cette fois-ci puisque du jour au lendemain, sans signe avant-coureur, il m'a jetée dehors. Officiellement, je mettais une mauvaise ambiance et je ne faisais pas assez la vaisselle. En réalité, ma belle-mère, alors enceinte, avait oeuvré dans l'ombre pour faire de la place à son nouveau-né. J'étais majeure (j'avais 18 ans, quoi), je pouvais me débrouiller. S'en sont suivis six ans de silence, rompu à l'occasion d'un mail où mon père s'engageait à payer mes études, du faire-part de naissance de mon frère, d'une invitation au mariage, d'une désinvitation "parce qu'en fait ce serait mieux que tu n'y sois pas", d'une lettre expliquant en vingt pages les torts de ma mère et pourquoi il ne paierait plus mes études, de menaces de procès, d'insultes épistolaires.

La situation avec mes parents en était là quand je suis tombée enceinte. Et tout s'est arrangé, ou presque. Je ne me suis (pratiquement) plus disputée avec ma mère. Et j'ai fait un pas vers mon père, qui en a fait plusieurs vers moi par la suite. Ce n'est pas qu'en devenant mère, j'aie compris mes parents. Choupie-chat était leur petite-fille,la première, la seule, et je ne voulais pas les en priver, voilà tout. Réconciliation, sourires ravis, famille unie à présent. Mais non, je ne les ai pas compris, et je ne comprends toujours pas comment on peut en arriver là.

En devenant mère et plus seulement fille, j'ai réalisé combien nous sommes distants avec nos parents alors même qu'ils nous ont tout donné. Si aujourd'hui Choupie-chat est collée à moi au point de pleurer toutes les larmes de son corps quand je la pose quelque part, fût-ce dans les bras de son père, quand elle vieillira, elle bataillera certainement pour son indépendance. Les enfants sont égoïstes : ils n'ont pas demandé à venir au monde et prennent la vie comme une mauvaise blague que nous leur aurions faite. Ils revendiquent leur statut d'individus, au détriment de ceux qui les ont mis au monde. Nous avons l'impression de ne rien devoir à nos parents.

Je réentends cette chanson de Jean-Jacques Goldman : "Tu es de ma famille, celle qui j'ai choisie, celle que je ressens. Tu es de ma famille, bien plus que celle du sang." Plus jeune, ces paroles m'enchantaient : oui, mes amies étaient de ma famille, plus que mes parents ou mes soeurs, que je n'avais pas choisis. Aujourd'hui, ces paroles me mettent mal à l'aise parce que ce lien du sang, c'est la quantité formidable d'amour que je porte à ma fille. Jamais aucune de ses copines ne l'aimera autant que moi je l'aime, quoiqu'elle puisse en penser. Mon enfant, c'est une partie de moi. Elle s'est créée en moi, elle a grandi en moi, elle est sortie de moi, elle se nourrit de moi. Elle pourra nous renier autant qu'elle veut, sa famille, sa vraie famille, ce sera toujours son père et moi. N'en déplaise à Jean-Jacques Goldman.

Ainsi, la maternité m'a rendu incompréhensible l'éloignement des parents de leurs enfants. Les enfants oublient naturellement leurs premières années, les bras qui consolaient et qui protégeaient, les cous dans lesquels ils frottaient leur nez, l'odeur réconfortante de ces deux corps qui étaient pour eux l'univers entier. Les parents peuvent-ils également oublier l'émotion de la naissance, la joie de toutes les premières fois, le bonheur de ces câlins qu'on voudrait ne voir jamais finir ? Comment après avoir tant aimé peut-on se comporter avec sa progéniture comme avec des étrangers ? Le temps atténue-t-il l'amour ?

Je me souviens d'une lettre que m'avait écrite ma mère. Une lettre douce, pour une fois. Pas une agression, une petite déclaration. La seule, mais sans aucun doute d'importance. Elle y disait qu'elle m'aimait et que même si je n'en avais pas conscience, les membres de ma famille proche étaient les seules personnes sur qui je pourrais compter en tout temps et en tout lieu. Dans son cas, ça s'est vérifié : malgré nos différends, ma mère a toujours été là pour moi. Pour mon père, force est de constater que la petite fille que j'ai été ne faisait pas le poids face à la promesse d'une nouvelle jeunesse.

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Est-ce qu'un jour ma Choupie-chat ne sera plus pour moi qu'un bébé joufflu sur une vieille photo ? Est-ce que ce jour-là, je considérerai aussi que mes amis chéris ou mon nouveau mari valent mieux que les enfants de mon sang ?

Je ne sais pas, je n'espère pas, parce que c'est tellement chouette d'être transporté par cet amour-là, ce grand et bel amour de ceux qui donnent la vie pour ceux qui la reçoivent, cet amour infini, unique et incomparable.