Après cette semaine si particulière, entre effroi et espoir, on reprend le cours normal du blog avec un article au titre de circonstance...

Si comme moi vous êtes déjà tombé (plusieurs fois) (bon, d'accord, une ou deux fois je l'ai même fait exprès) sur Baby Boom, vous connaissez sa phrase d'accroche :

Audrey Hepburn disait : "Le plus difficile dans la maternité, c'est cette inquiétude intérieure que l'on ne peut pas montrer." Eh bien aujourd'hui, nous vous montrons TOUT.

Cette introduction me choque toujours un peu car j'ai l'impression qu'il y a une erreur dans la compréhension de la citation. Je me trompe peut-être, mais pour moi, cette inquiétude intérieure, ce n'est pas celle de devenir parent (qui serait donc effectivement montrée dans Baby Boom), c'est celle que l'on ressent pour nos enfants.

Je ne prétends pas qu'il est facile de devenir mère. Ouh la non. Je suis une grande angoissée. De nature. Tout le monde s'accorde à le dire. Et durant ma grossesse, mon angoisse est devenue pathologique. Je ne saurais dire quelle crise a été la pire : celle pour laquelle j'ai appelée SOS médecin à 5h du matin, prostrée sur le carrelage, celles -multiples- durant mon mariage (pour ne rien vous cacher, je me suis mariée complètement stone : j'étais bourrée d'anxiolytiques, je somnolais très franchement à la mairie et j'ai dormi une partie du repas) (best day of my life) ou celle dans un train à direction de la Normandie où ma conviction que j'allais mourir, mes tremblements et mes pleurs à n'en pas finir nous ont fait faire demi-tour. Non, devenir mère, ça n'avait pour moi, au départ, rien d'évident.

Petit aparté médical : on parle de plus en plus de baby blues et de dépression post-partum mais il faut savoir que ce genre de blues flirtant dangereusement avec la dépression peut aussi survenir avant la naissance et qu'il est important de se faire aider si on ressent de telles choses. Une naissance bouleverse la vie des parents. L'imminence d'une naissance, dans son inéluctabilité, peut la bouleverser tout autant. Ajoutez à ce bazar psychique les vomissements, la fatigue et les hormones et vous aurez un cocktail explosif menaçant de faire péter les plombs à la plus zen des futures mamans. Fin de l'aparté médical.

Cependant, mon inquiétude intérieure est toujours allée en priorité à mon bébé. Je l'écrivais sur mon précédent blog (RIP) : quand on fait un enfant, on prend un aller-simple pour Inquiétude City. L'euphorie du test positif passée, on se met à trembler pour le petit morceau d'hominidé qui s'est logé dans notre ventre. Un quart de fausses-couches, tout de même, un quart. Certes, ce n'est qu'un amas de cellules, un haricot, un têtard (selon le stade de son évolution) mais c'est notre amas de cellules, notre haricot, notre têtard, on l'aime déjà, on ne veut pas le perdre. A l'échographie des 12 semaines, on respire déjà mieux mais on ne peut pas crier victoire. La mort foetale commence à planer autour de notre ébauche de famille. L'amour qu'on porte à notre petit bout de nous croît à la vitesse fulgurante de ses super-cellules, le simple fait d'imaginer le pire nous broie le coeur. Quand le foetus devient viable ex utero, une grosse épine est enlevée de notre pied : s'il y a un souci, les médecins tenteront de nous le sauver. Cela n'efface pas toutes ces histoires glaçantes d'enfants morts-nés qu'on a pu entendre et on se voit retenir son souffle jusqu'au moment où notre petit avale sa première bouffée d'air et pousse son premier cri.

Clairement, notre science de la médecine n'en est qu'à ses balbutiements et cela est particulièrement tangible concernant la grossesse. Les échographies et les examens vaginaux à répétition tentent d'apprivoiser l'utérus, mais il reste globalement un territoire hostile où tout peut se passer. La mortalité infantile est rare de nos jours, pas la mortalité in utero. Quand on est enceinte, on peut s'imaginer qu'on va tenir notre enfant vivant dans nos bras, mais on ne peut pas en être certaine. Durant ma grossesse, je rêvais de bébés de développant dans des bulles ex utero, surveillés 24h/24 par des médecins pouvant intervenir à tout moment en cas de problème. Nous, parents, nous viendrions voir notre bébé régulièrement, nous lui parlerions à travers sa bulle, nous nous émerveillerions de son évolution au fil des mois. Qu'est-ce que ce serait rassurant, une grossesse comme ça ! Loin du blackout de neuf mois que notre corps nous impose. Moins de symbiose, moins de magie, mais tellement plus de certitudes. Fin de la digression.

J'ai eu la chance inouïe de mener ma grossesse à terme, sans aucun vrai souci. On m'a certes inventé un kyste qui a disparu comme par magie, on a certes prétendu que mon bébé était trop petit (et vous savez quoi ? elle est toujours petite, ce n'est pas un retard de croissance mais la conséquence logique quand une maman d'1m63 et 49 kg fricote avec un papa d'1m68 et 55 kg : ça fait un bébé nain, truc de ouf !) mais à l'arrivée ma fille était magnifique, en forme olympique et toute potelée de partout.

L'angoisse a-t-elle disparu pour autant ? Ce serait bien trop facile ! Quand notre bébé renonce à la vie aquatique, le sigle qui nous semblait trop cool quand nous étions ado, MSN (désolée j'ai grandi dans les années 2000), devient notre pire cauchemar. Notre soulagement quand nous arrivons enfin à coucher notre bébé (c'est qu'on est crevés, quand même) se mue immédiatement en terreur et, incapables de nous détendre véritablement, nous devenons obsédés par sa respiration. Voilà un bébé qu'on a porté neuf mois (et fantasmé depuis tellement plus longtemps !), qu'on a mis au monde dans la douleur et on prétendrait nous l'enlever là, maintenant, alors que la bataille semble gagnée... et sans explication qui plus est ! Alors on se fie aux statistiques et on regarde les mois passer en couchant consciencieusement sur le dos, en imposant la gigoteuse (même si c'est super relou à enfiler), en contrôlant la température de la chambre au degré près pour mettre toutes les chances de notre côté. Et toutes les dix minutes on entrouve la porte de la chambre -qui grince, bien sûr- pour regarder sa poitrine se soulever dans le sommeil.

Quand bébé est réveillé, on se sent plus confiant, forcément, mais pas tout à fait serein non plus : et si je ne lui tenais pas assez la tête, et si j'avais une crampe et que je le lâchais, et si je tombais dans les escaliers avec lui dans les bras, et s'il glissait de la table à langer pendant que j'ai le dos tourné (théoriquement, on n'est pas censé tourner le dos quand bébé est sur la table à langer mais force est de constater que ça arrive -chez moi en tout cas) ? La litanie des accidents domestiques stupides résonne dans notre tête. Et je ne parle même pas des trajets en voiture (dans un siège bébé qui ne nous semble jamais assez fiable quoiqu'il en ait toutes les garanties) et de la chute de personnes instables sur notre poussette dans les supermarchés (true story).

Cela doit sans doute paraître affreux, mais j'ai beaucoup de mal à imaginer mon bébé petite fille. Le même mécanisme de défense qui, durant ma grossesse, m'interdisait d'espérer un enfant vivant m'impose de vivre au jour le jour sans faire de plan sur la comète.

Le plus difficile dans la maternité, c'est de mettre tout son bonheur dans un être qu'on peut perdre si facilement.

Mais depuis un ou deux mois, mon angoisse a diminué d'intensité. Je sens ma Choupie-chat moins fragile, j'ai moins peur de la casser. Et si l'envie d'aller pousser la porte de sa chambre pour vérifier qu'elle respire est toujours présente, je parviens à y résister. J'arrive à passer une heure et demi sans aller la voir, chose impossible il y a encore quelques temps. Je suis toujours soulagée (soulagée pendant  une demi-seconde, après je pense : "Et mince") de l'entendre râler/chougner/pleurer/crier/babiller pour me signaler son réveil mais j'arrive à profiter de mon temps libre durant ses siestes. Je suis également moins à l'affut de sa respiration durant la nuit, j'arrive à m'endormir sans l'avoir entendue. Ça fait du bien, de ne plus craindre sans cesse pour sa vie !

Pourtant, depuis que je suis l'heureuse colocataire d'un bébé actif doté d'une relative autonomie, d'autres risques ont fait leur apparition. Depuis qu'elle se tient assise, se met debout en se cramponnant aux objets et essaie de marcher, les chutes sont devenues légion et le carrelage omniprésent me fait à chaque fois redouter le traumatisme crânien. Depuis qu'elle rampe pour attraper ce qu'elle souhaite et depuis qu'elle machouille du solide, on a des sueurs froides en s'imaginant devoir faire une manoeuvre de Heimlich (qu'on ne maîtrise pas du tout bien) en urgence. Cela fait se poser de vraies questions : doit-on la laisser faire ses expériences (dans la limite du raisonnable) en réduisant notre implication à une présence bienveillante ou la cantonner au tapis d'éveil et à la purée pour assurer au maximum sa sécurité ? J'essaie d'être derrière elle sans la brider dans ses découvertes, mais parfois c'est dur. Que ce soit d'être sans cesse derrière elle ou de ne pas la brider.

caisse(oui, elle sait faire ça toute seule, fierté fierté)

Le plus difficile dans la maternité, c'est d'accepter de prendre des risques : le risque qu'elle devienne indépendante, qu'elle tombe, qu'elle souffre, le risque de devenir dépendante, de tomber de haut et de souffrir plus que de raison.

Et c'est certainement aussi le plus beau dans la maternité, de se résoudre à vivre avec cette inquiétude intérieure pour pouvoir aimer pleinement, avec tout notre coeur.