Je suis de gauche, je suis socialiste, je suis gauchiste, je suis syndicaliste, je suis même un peu communiste... En bref, je pense que le rôle de la société est de prendre soin des gens plutôt que d'amasser de l'argent. Je l'étais quand j'étais riche (enfin, quand mes parents l'étaient), je le suis maintenant que je suis pauvre, et je le demeurerai quand je me serai péniblement hissée au niveau de la classe moyenne (du moins j'espère) (non pas être encore de gauche, ça j'en suis sûre, mais me hisser au niveau de la classe moyenne) (ouais, non, la richesse, je trouve ça très surfait, vraiment). 

Pour moi, la question du travail et plus précisément des inégalités d'accès au travail est donc une question centrale. Et voilà t'y pas que moi qui n'ai jamais souhaité être la patronne de personne (à part la mienne, un jour, ce serait chouette), je me retrouve propulsée employeuse ! Ai-je monté mon entreprise, ouvert un magasin, décidé de me payer une femme de ménage, un chauffeur et un cuisinier (ah si seulement !) ? Rien de tout cela. Je suis dans la position banale du parent qui fait garder son enfant pendant que lui-même travaille. Et cela fait de moi une patronne, eh oui.

(Le cas de l'embauche de nounou est d'ailleurs assez unique en son genre parce que si tu gagnes le SMIC, à la fin du mois, il y a de fortes chances que ton employée ait gagné plus que toi !)

Moi, une patronne, sérieux ? Cette petite chose mal fringuée à qui on dit encore : "Excuse-moi, est-ce que je pourrais parler à tes parents ?" (c'est arrivé il y a à peine une semaine, ne riez pas) Oui, moi. L'angoisse.

J'ai embauché une nounou. Une assistante maternelle, qu'on dit officiellement. Une assmat, comme on dit dans le jargon. Et moi qui ai toujours dit que si je devais choisir un employé, je prendrais le premier venu pourvu qu'il ait l'air sympathique et motivé, voilà que j'ai dû faire un choix. Et pas sur des critères de sympathie et de motivation si vous en doutiez encore.

Prenez I. I. est très gentille. I. a gardé trois enfants dans sa vie, mais longtemps. "La petit M., de 2 mois à 2 ans et demi", ne cesse-t-elle de me répéter. Et son mari aussi. Et sa fille aussi. I. a une famille très présente. En l'espace d'une heure (oui elle m'a gardée une heure !), je vois son mari, sa fille, son fils, son beau-fils, sa belle-fille, sa belle-mère, et des amies aussi... Tous ces gens se succèdent sur le canapé en face de moi. Ça va, ça vient, ça rit dans la cuisine, ça me propose le café et des gâteaux faits maison. Moi j'essaie de comprendre ce qu'on me dit (par contre, je n'essaie pas de comprendre ce qui se dit, car ce n'est pas ma langue). I. est turque. Elle porte un joli foulard bleu turquoise, des lunettes à montures noires et elle me tutoie un peu.

Choupie est visiblement mal à l'aise. Elle pleure à chaque fois que la dame la prend dans ses bras, observe avec de grands yeux apeurés tous les gens qui défilent et ne décoche pas un sourire. Moi je la trouve vraiment sympathique, I. Et son mari, et sa fille, et sa belle-mère. Certainement que Choupie est effrayée par son foulard, ses grosses lunettes et sa stature plus imposante que celle de ses crevettes de parents. Probablement que ça s'arrangerait avec le temps. Mais comment en être sûre ? Et puis je dois avouer que j'ai du mal à comprendre ce que I. me dit. Comment être certaine qu'elle comprend bien ce que moi je lui dis ? On parle de ma fille, là, ce que j'ai de plus précieux. Et puis I. me dit oui à tout. Et quand ce n'est pas elle, c'est son mari. J'aime bien les gens flexibles, surtout que je propose des horaires compliqués, mais j'ai peur que ce soit de l'inconscience, j'ai peur que ce soit un malentendu.

Mon coeur se brise quand elle me dit que sa fille n'arrive pas à trouver du travail à cause de son foulard (je l'ai vue, sa fille, elle est adorable). Moi, il ne me dérange pas, le foulard de I., mais je sais que je ne vais probablement pas la prendre quand même. Je dis que je vais réfléchir, en parler à mon mari. "Je vous rappelle." "Oui oui, et tu passes quand tu veux, même si tu ne nous donnes pas la petite !" Soupir.

Changement d'ambiance chez Z. Z. a un fort accent aussi, elle est de tout évidence maghrébine. Elle aussi me tutoie un peu, voire beaucoup. Les similitudes s'arrêtent là. Chez elle le calme règne, nous sommes en tête à tête (je vois seulement son grand fils s'éclipser dans une pièce voisine, et sa fille adolescente rentrant de l'école qui se faufile dans sa chambre), et il n'y a ni café ni gâteau. Tout de suite, nous parlons du contrat. Ce que je lui propose est compliqué et visiblement, ça l'embête un peu, les horaires, le nombre d'heures et les jours de congé variables. Il faut négocier un peu, on tombe d'accord sur un minimum de dix-huit heures par semaine, avec possibilité d'en faire jusqu'à dix de plus. Elle me dit qu'elle veut bien me dépanner mais qu'après, si ça doit continuer, elle veut un CDI. Ah, et puis elle a un mois de vacances en été et quatre samedis de formation en automne. Elle prend toutes ses vacances d'un coup et elle aime bien les formations. 

Pendant ce temps, Choupie est allée jouer avec les jouets mis à disposition dans la grande pièce principale. Elle s'occupe seule un moment, se balade sur ses deux pieds, demande à aller sur mes genoux. Elle y reste un moment puis Z. la prend et elle ne dit rien. Elle joue avec le puzzle qu'elle lui propose, mâchouille les pièces, me les tend. Elle semble bien, Z. l'embrasse et la garde contre elle. 

Z. est une nounou rodée. Elle garde plusieurs autres enfants et se rend souvent au relais assistantes maternelles pour y faire des activités. Ils la connaissent bien, me dit-elle. Elle m'inspire confiance, et je pense qu'elle inspire confiance à tout le monde. Et c'est bien ça qui me pose problème, parce que clairement, elle, elle n'a pas besoin de moi. Ce n'est certainement pas en la choisissant que j'aurai l'impression de mettre ma pierre à l'édifice de la lutte contre les inégalités. Mais il s'agit de ma fille, je ne suis pas en mission humanitaire. Au moment de partir, Choupie lui adresse son plus beau sourire.

Enfin, nous nous rendons chez N. N., comme I., ne garde pas d'autres enfants. Elle a déménagé en juin et a attendu d'avoir un nouvel agrément (visiblement ça a mis le temps !). Elle ne veut qu'un seul bébé, de moins de 3 ans, car elle a été opérée et ne veut pas trop porter d'enfant. Du coup, Choupie qui marche et qui est légère comme une plume (légère, mais avec une courbe de croissance prodigieuse, dixit la pédiatre !), ce serait parfait pour elle. Elle est divorcée et a sa grande fille à aller chercher une semaine sur deux au lycée à Dijon. Mais elle peut emmener Choupie dans sa voiture, pas de souci. Ah, et puis elle a deux chats. Mais comme nous aussi on en a deux, on ne va pas lui jeter la pierre (le hall de l'immeuble sent très fort la pisse de chat, mais pas son appartement, c'est le principal !). 

Lorsque Choupie voit N. pour la première fois, elle se met à pleurer. Pourtant, cette fois-ci, pas de foulard, de grosses lunettes ou de grande famille à noter. C'est une dame visiblement française d'origine française, avec du bleu turquoise sur les yeux. Je pense juste que, pas folle la guêpe, Choupie a bien compris qu'on lui présentait encore une fois une personne qui voudrait la prendre et que cette éventualité ne la ravissait pas. Elle reste un peu sur nous, joue avec les jouets qu'on lui présente, va faire un tour pour jouer avec d'autres jouets sur une petite table ronde à hauteur d'enfant. Quand elle la prend dans ses bras à la fin de l'entretien, elle ne dit rien, esquisse même un sourire en nous voyant à côté.

Compte tenu du discours qu'elle nous tient, N. semble idéale. Elle est d'accord pour nos horaires bizarres et nous parle de son projet d'accueil, met l'accent sur l'éducation, les jeux, sa disponibilité. Elle ne laisse pas pleurer, utilise peu le parc, sort les enfants tous les jours, son appartement peut être entièrement jonché de jouets, ce n'est pas grave (il faut juste que le bébé ne touche pas à ses plantes vertes). Je suis séduite par l'espace bien aménagé pour les enfants (quoique petit) et tous les jouets disponibles rien que pour ma fille (call me material girl). Mais N. semble moins à l'aise avec les enfants que Z. Et puis il y a sa grande fille à aller chercher et ses soucis de santé. L'angoisse du lapin pour problèmes médicaux ou familiaux plane sur notre relation naissante. Nous réfléchissons très fort, mais Z. semble plus fiable. 

Voici donc mes premiers pas dans la grand patronat, moi, la communiste frustrée qui voudrait changer le monde et est la première à s'insurger des sélections drastiques sur des critères injustes. Moi, je discrimine donc deux personnes, l'une parce que je la comprends mal et que j'ai peur que Choupie ne se fasse pas à l'ambiance qui règne chez elle, l'autre parce j'ai peur qu'elle me plante pour sa fille ou son médecin. Pour simplifier, l'une parce qu'elle est étrangère et fortement imprégnée de sa culture d'origine, l'autre parce qu'elle est fragile et mère de famille. Clap clap. 

Pour être sûrs de ne pas nous tromper, nous avons demandé des avis. Ils allaient tous dans le sens de Z. Comme nous (enfin comme moi surtout, puisqu'à ce moment de l'histoire, Papa-chat n'a vu que N.). Il y a son expérience, bien sûr, mais aussi le fait que je me sente bien chez elle, et Choupie aussi. Peut-être que ce ne sont que des a priori, mais chez elle je projetais bien ma fille, dans son intérieur dégagé, clair, bercée par sa voix douce.

La deuxième fois que je viens, pour signer le contrat, Papa-chat est présent et elle lui fait à lui aussi bonne impression. Il y a une autre petite fille qui doit avoir environ 2 ans : quand on arrive elle et Z. jouent à la balançoire dans le jardin, puis la petite joue dans le salon pendant qu'on signe le contrat. Oui, vraiment, on imagine bien Choupie ici. 

Il s'agit de notre fille, nous voulons pour elle le top de la nounou. Et il s'agit aussi de notre travail : Papa-chat qui aimerait bien évoluer, moi qui aimerais bien être renouvelée, nous voulons être sûrs d'avoir une personne de confiance qui ne nous obligera pas à modifier notre planning au dernier moment. C'est plus facile d'être contre les inégalités d'accès à l'emploi quand on n'est pas intéressés, en fait.

Je me dis toujours que si un jour j'ai l'occasion d'embaucher ailleurs, en librairie par exemple (parce que j'aurai mon magasin ou parce que je serai passée chef) (on peut rêver), je me baserai sur la motivation et les connaissances, et non sur l'expérience, les diplômes ou le bagou. Mais en attendant, il faut reconnaître que c'est dur de passer outre. D'ailleurs, moi aussi je profite du système, en tant que jeune blanche diplômée et expérimentée. Il y a peut-être des révoltes destinées à rester théoriques. 

Epilogue : Choupie a passé sa première matinée chez sa nounou ce matin. Enfin, "matinée" est un bien grand mot pour qualifier l'heure et demi qu'elle y est restée. Comme je n'ai pas de voiture (enfin si, j'en ai une, mais Papa-chat l'utilise pour aller au travail, il aura la sienne mercredi), j'ai passé presque une heure de cette heure et demi sur la route, pour revenir chez moi et retourner la chercher.

Pendant ma demi-heure de libre chez moi, j'ai pris une douche et bu un thé. Ça n'a l'air de rien, mais punaise que c'était bon ! Surtout que je m'étais fait rincer la tronche à l'aller et au retour et que je suis arrivée chez moi trempée et frigorifiée. Rassérénée et munie cette fois-ci d'un blouson à capuche (mais évidemment le soleil s'était pointé entre-temps, et j'avais trop chaud avec mon blouson), je suis ensuite allée chercher Choupie, en faisant un détour à la pharmacie pour acheter une bouteille neuve de liniment et de la crème de fesses (dans la précipitation du matin, je n'avais pensé qu'à prendre mes produits entamés).

D'après la nounou, ça s'est passé moyennement. Elle a pleuré, et puis plus, et puis encore. Elle a essayé de la coucher et de la nourrir, avec des résultats mitigés. Ça ne m'a pas paru bizarre. Je la connais, Choupie, et vraiment, c'est le contraire qui m'aurait étonnée. La route risque d'être longue...

... mais attendra probablement une semaine de plus car Choupie a trouvé la solution ultime pour ne plus être gardée.

varicelle

Eh oui, Choupie-chat a réussi à attraper la varicelle avant même d'avoir testé la collectivité ! Décidément, mon bébé est trop fort !

(La photo ne rend pas justice à la réalité, ses boutons sont dix fois plus nombreux et dégueus en vrai.)

(Je précise à toutes fins utile que j'avais prévenu la nounou que ma fille était couverte de boutons et qu'elle a quand même voulu la prendre -je pense qu'elle avait, en réalité, peur que je me dégonfle pour l'adaptation... mais maintenant qu'elle a vu de ses yeux que c'était une bonne grosse varicelle, elle m'a dit qu'on se revoyait dans une semaine !)