On continue cette semaine la saga éducative avec le dark side des bébés.

Dans mon dictionnaire personnel de l'enfance, voilà ce qui était écrit à la rubrique "Cris" :

"Artifice utilisé par les parents pour obtenir gain de cause en cas de désaccord avec leur progéniture. Procédé violent et très douloureux pour les oreilles."

Il était donc clair pour moi que quand je serais mère, je devrais en user avec le plus de parcimonie possible, afin de ne pas faire de mes enfants de dangereux psychopathes tels que moi. Ainsi, nous vivrions tous heureux dans le calme, la bienveillance et le respect de l'autre. 

Bizarrement, l'idée que mon enfant puisse lui-même crier ne m'avait pas effleurée. Si j'étais la mère zen que je voulais être, n'était-il pas certain que j'allais produire de futurs dalaï-lamas à la chaîne ? Si la violence entraîne la violence, la douceur entraîne...

Eh bien non. Très tôt, ma fille a crié, et elle crie encore. C'est logique : elle ne parle pas. Comment me ferait-elle comprendre autrement qu'elle est contrariée ?

pleurs

(oui, alors je sais, mère indigne qui photographie son enfant qui pleure : mais ce n'était pas une grosse crise, je ne l'ai pas pincée non plus et je ne me suis pas précipitée sur l'appareil en voyant qu'elle pleurait : elle s'est cassé la figure pendant que je la prenais en photo, rien de grave et un pur hasard !) (après, je ne vais pas mentir, je me suis quand même dit : "Ça fera une super photo d'illustration sur le blog !")

C'est même assez fascinant, à vrai dire, qu'un enfant qui ne parle pas puisse tout de même chercher à se faire comprendre. Que sans maîtriser le vocabulaire, Choupie ait déjà des aspirations très similaires aux nôtres. Il lui manque les mots, mais tout est en place. 

Les cris, ça peut vouloir dire : "Je veux dormir/téter/aller dans tes bras...", comme quand c'était un nouveau-né.

Mais ça peut aussi vouloir dire : "Je veux boire dans ton verre" ou "Je veux goûter ta glace" (oui, Choupie-chat aime nous prendre la nourriture de la bouche), "Je veux le crayon posé là" ou "Je veux aller faire un tour dehors", "Je veux que tu m'aides à descendre les escaliers" ou "Je veux que tu restes avec moi"... 

Et des fois, on ne sait pas (ou on ne veut pas savoir). Alors les cris se muent en hurlements, qui fracassent nos oreilles, mettent nos nerfs à vif et font de nous des psychopathes en puissance aussi sûrement qu'un cri de parent. 

Prendre le temps de calmer la crise est encore la meilleure réaction, la plus logique et la plus empathique.

Mais quand on ne comprend pas ce que veut le bébé, ou qu'on ne peut pas lui donner ce qu'il veut ? Quand les câlins ne fonctionnent pas, ou qu'il y a des patates-carottes sur le feu ? Que faire ?

C'est d'autant plus compliqué d'agir avec douceur si le bébé a déjà passé une demi-heure à râler pour tout et pour rien avant d'opter pour les hurlements. Notre niveau de bienveillance est déjà alors bien descendu, de "Pauvre amour, qu'est-ce qu'il se passe ?" à "C'est combien d'années de prison, déjà, mettre son enfant sur Le Bon Coin ?"

Cependant, tout n'est pas perdu. Dans cette situation désespérée, des expédients existent. En voici quelques uns :

1) Passer le relais :

Définitivement la meilleure solution de secours. Mettre son orgueil de côté, et demander au conjoint (ou à la mère, la voisine, le quidam qui passe par là) de voir ce qu'il peut faire (non parce qu'il ne faut pas se leurrer : personne ne va spontanément venir s'occuper d'un bébé qui hurle).

Quitte à se passer le relais cinq fois de suite si aucune amélioration n'est constatée. Mais parfois, un visage nouveau suffit.

Seulement, il peut arriver qu'on soit seul dans rayon de 500m². Ou seul avec Gérard, le voisin alcoolique, qui ne fait pas exactement une nounou idéale. Pas de panique, si la colère monte, il reste quelques options :

2) Souffler profondément, ouvrir la fenêtre si besoin, pour s'aérer l'esprit :

On parle bien de "s'enflammer" ou de réaction "à chaud"... d'où l'intérêt de faire baisser la température.

En profiter pour tenter de retrouver son objectivité et se remémorer ces points : il n'y a pas de méchanceté de la part du bébé, la frustration n'est pas un caprice, et ce n'est pas à nous qu'il en veut. Pas facile de se dire ça en situation, mais on peut essayer.

3) Crier : 

Bon, ok, vous vous dites : elle est pas claire celle-là, elle nous fait tout un cours comme quoi les cris de parents, c'est quinze ans de thérapie pour les enfants, et puis elle conseille de crier.

Oui, mais il y a crier et crier. Il ne s'agit pas de dire ses quatre vérités au bébé et de lui faire ainsi entendre que c'est une bonne idée de crier pour exprimer ce qu'on a sur le coeur. Je parle d'un cri bref pour faire sortir la colère, un "Rah !", "Zut !", "Stop !", "Chut !"

Évidemment, ça reste un cri, et en tant que cri, ça doit être évité, mais si c'est ça ou défoncer la table basse à coups de marteau... autant crier un bon coup.

4) Faire autre chose et ignorer les pleurs :

Finir la vaisselle, surfer sur Facebook, faire du rangement. On est d'accord, ce n'est pas une solution idéale, et il est assez peu probable que le bébé se calme par lui-même pendant ce temps.

Mais ça peut déjà permettre de retrouver son calme, pour redevenir bienveillant et chercher à résoudre le problème. La satisfaction d'avoir terminé la tâche commencée, d'avoir pris un peu de temps pour soi, et/ou la culpabilité d'avoir laissé pleurer son enfant aident bien dans cette nouvelle résolution.

5) Changer de pièce :

S'il faut éviter de mettre le bébé dans son lit pour ne pas qu'il l'associe à une punition, et s'il est évidement complètement exclu de l'enfermer dans un placard, un cagibi ou toute autre petite pièce sombre et angoissante (ça paraît évident, mais pour avoir déjà été punie comme ça, je sais que ce n'est pas uniquement une pratique du 19ème siècle), le laisser seul quelques minutes dans une pièce connue et sans danger peut permettre de se remettre les idées en place.

Parce qu'ignorer un bébé qui vous tient la jambe, vous pousse ou vous tape, ça peut être un peu compliqué. 

***

Dans tous les cas, il faut garder à l'esprit que ce sont des manoeuvres pour nous calmer nous, et pas une façon d'éduquer les enfants. Les punitions pour les plus grands, je ne sais pas quoi en penser, je verrai en situation, je pense. Mais je suis intimement persuadée de l'inutilité des punitions pour les petits. Il est très rare qu'un bébé nous énerve sciemment... Alors, pourquoi le punir ? Pour notre incompréhension mutuelle ?

C'est pour ça qu'il n'y a pas besoin non plus de donner un sens à ses actes : "Maman te met dans ta chambre parce que tu es vilain" ou "Maman crie parce que tu es insupportable"... Non, Maman est juste à bout, inutile de le souligner. Après coup, on peut s'excuser, s'expliquer... mais sur le moment, donner une explication à un mouvement de colère, c'est juste se chercher de fausses excuses. On a le droit d'être énervé, il n'y a pas à chercher absolument un responsable.

(Je le répète : il n'y a pas à chercher absolument un responsable. Ce n'est ni le bébé... ni nous-même. Non parce que c'est tout aussi tentant de se flageller pendant quatre heures : "Mon bébé hurle, je ne sais pas le calmer et en plus je m'énerve, je suis une mère abominable." Non, juste un être humain tout plein d'émotions en face d'un autre être humain tout plein d'émotions. Rien de plus, et rien de moins.)

Aucune des trois dernières solutions citées n'est vraiment bonne (tout ça pour ça, eh oui !), toutes sont susceptibles d'être mal interprétées par l'enfant. Imaginez que vous êtes dans un pays étranger dont vous ne parlez pas la langue et que, parce que vous avez demandé le chemin de la Poste, on vous houspille et on vous chasse sans ménagement... vous comprendriez ?

Mais il faut aussi oser, je pense, prendre du recul avec la psychologie (parfois de comptoir) et penser à soi. Un enfant que sa mère a ignoré pendant trois minutes alors qu'il se croyait à l'agonie en gardera certainement un mauvais souvenir et un peu de rancoeur... Mais au final, il se sentira toujours mieux que celui qui a été balancé par la fenêtre par une mère parfaite qui a fini par péter un plomb. Être bienveillante, oui, mais pas au prix de sa propre santé mentale.

C'était un article sponsorisé par le collectif "Avant j'avais des principes, maintenant j'ai des enfants".

(Hasard du calendrier, une nouvelle fois -enfin, "hasard du calendrier", c'est quand même moi qui ai choisi dans les deux cas, mais sans le faire exprès-, allez donc faire un tour Dans Ma Tribu ce mardi 7, Die Franzoesin nous parle aussi de gestion des crises... à l'allemande !)