Si j'avais été en mode déprime, j'aurais intitulé cet article "Ouvrez les vannes". C'était d'ailleurs l'idée première, car samedi dernier, j'étais précisément en mode déprime. Grosse déprime. Du genre à éclater en sanglots pendant une demi-heure et à se rouler en boule sur le tas de linge à plier. Devant ma fille si possible, histoire qu'elle ait des trucs à raconter à son psy plus tard. Je ne voudrais pas qu'elle se sente frustrée sur le divan.

Pour une raison bête, en plus. Parce que mon mari avait décidé de jouer les bons samaritains et de transporter dans sa voiture les cartons pour le déménagement d'une collègue n'ayant pas le permis (ou pas de voiture). Ladite collègue habitant la ville et non la campagne comme nous, il rentrerait une heure plus tard que prévu, au bas mot (en réalité, il est rentré trois heures plus tard, parce qu'il s'est dit que ce serait chouette de casser la croûte avec elle, après tous ces efforts). Pourquoi lui s'y collait alors que tous ses autres collègues possédaient une voiture, habitaient en ville et n'avaient pas de bébé à la maison ? Parfois j'ai l'impression qu'il fuit. Une bonne raison pour me laver les yeux à grandes eaux (en plus de la fatigue et des chouinements continuels du bébé depuis le matin). 

Je passe mon temps, j'ai l'impression, à répéter que la vie est dure. Dure parce que Choupie n'est pas le bébé le plus zen et le plus reposant que je connaisse. Dure parce qu'on court après les sous et que les fins de mois sont toujours dans le rouge. Et, oui, des fois, j'ai l'impression que ce n'est pas la vie que j'ai méritée. 

depression

Coucou la dépression.
(si vous avez des doutes, c'est pas chez moi ce beau canapé, cette cheminée cosy et ces classouilles meubles en bois verni, c'est chez ma mère)

Alors oui, je sais. D'une part, personne ne mérite d'avoir la vie dure. D'ailleurs, la plupart des personnes qui ont une vie dure sont des personnes justement trop honnêtes et innocentes pour magouiller afin de l'améliorer artificiellement. D'autre part, il y a quand même plus dur. J'ai une copine de forum maman de quatre enfants (dont une petite fille déjà gravement malade), qui vient d'apprendre à 6 mois de grossesse que son cinquième bébé a un lourd handicap. A côté, mes soucis, c'est du pipi de chat.

Mais quand même, je n'étais pas préparée à ça. Pour ma mère, la maternité, c'était du bonheur (même si elle n'en donnait pas souvent l'impression). Elle aurait voulu enchaîner quatre grossesses, ça n'a jamais été un problème, pour elle. La vie a fait que ça ne s'est pas passé comme ça, qu'elle a attendu un an sa deuxième fille, sept ans sa troisième et qu'elle a renoncé à la quatrième... Mais quand même, pour moi, à la base, être enceinte et être mère, c'était le top de l'épanouissement.

Et puis, je suis fille de médecins. Avec un s. Deux salaires de médecin, donc, à la maison. Il y avait des Yoplait et du Fleury Michon au frigo, on partait deux fois par an en vacances (dans la maison de vacances de mon grand-père en Ardèche, à Cassis où l'on avait un appartement et au Grand-Bornand où mon oncle en avait un), et pour moi le découvert bancaire, c'était de la science-fiction. Je me doutais que je serais moins riche que mes parents, puisque je n'ai jamais eu une grande ambition. Mais tout de même, je ne pensais pas me casser à ce point le menton dans la chute de l'ascenseur social.

Quand je pose un regard distancé sur la vie que je mène, je repense toujours à cette rédaction que j'ai faite en 4ème ou 3ème : "Imaginez votre vie dans dix ans". Je me décrivais enceinte, sage-femme et femme de médecin. Aucune originalité là-dedans : c'était le scénario que j'imaginais le plus probable pour ma vie. Enceinte à 25 ans, effectivement je l'ai été. Mais sage-femme et femme de médecin, rien ne pourrait être plus loin de ma réalité.

(D'aillleurs, j'ai eu une mauvaise note à cette rédaction -enfin, j'ai dû avoir 13 au lieu de 17 habituellement, quoi. Ma prof pressentait-elle que je me fourrais profondément le doigt dans l'oeil ?)

Pourtant, la vie que j'ai aujourd'hui, je l'ai choisie. Bon, je n'ai peut-être pas choisi de louper médecine, mais j'ai choisi de ne pas redoubler, de partir dans complètement autre chose. Ma soeur, deux ans plus tard, a aussi fait médecine, a aussi loupé le concours, et a rempilé pour une deuxième première année qui, si elle ne lui a pas offert la place de médecin convoitée, lui a ouvert les portes de l'école de sages-femmes.

Parenthèse. Pour ceux qui ne connaissent pas, il y a plusieurs façons de réussir le concours de médecine (du moins, c'était comme ça de mon temps, ça a peut-être changé avec la réforme de la première année) : si tu le réussis très bien, tu peux être médecin, un peu moins bien, dentiste, un peu moins bien, sage-femme et encore moins bien, kiné (et si tu le rates deux fois, t'as plus qu'à faire une fac de bio). Ma soeur, elle, a eu le choix entre sage-femme et kiné, et a choisi sage-femme. L'ironie de la vie, je trouve ça formidable. Mais ce système de "tu passes le même concours mais t'as un job différent selon la note", je trouve ça très naze. Fermeture de la parenthèse.

Je dois avouer que pendant longtemps, ne pas avoir continué médecine et ne pas être devenue sage-femme, je l'ai vécu comme une erreur (même si, évidemment, j'ai toujours affirmé que j'étais en paix avec mes choix... eh, j'ai ma fierté, quand même !). A présent, je crois sincèrement que le métier ne m'aurait pas plu. J'aime l'idée de sortir un bébé nu et gluant d'un corps (chacun ses fantasmes). Mais je ne m'imagine pas travailler dans un hôpital et recoudre des vagins (ou intaller un cathéter, beurk beurk, frisson). Je n'aime pas l'idée de devoir entrer dans la chair avec un truc pointu, ça me dérange profondément. Et je n'ai rien de plus en horreur que les procédures (enfin si, peut-être rentrer dans la chair avec un truc pointu).

Je pense que mon esprit libertaire (additionné à mon dégoût des actes invasifs) m'aurait fatalement conduite à devenir sage-femme libérale. Donc fatalement, je n'aurais plus sorti aucun bébé nu et gluant du corps de mes patientes. Et j'aurais été presque aussi précaire qu'aujourd'hui, car je ne crois pas que les sages-femmes libérales aient la vie facile. Je crois plutôt qu'elles galèrent à trouver assez de patientes pour rentrer dans leurs frais, que malgré tout elles courent toute la journée et que la reconnaissance à laquelle elles ont droit est minime. Alors bon, à tout prendre, hein, est-ce que c'est pas mieux d'être libraire, webmaster éditoriale ou animatrice en école ? Au moins, tu ne vois pas l'intérieur des gens toute la journée.

Quant au mari médecin, c'est une bonne blague, je dirais. Moi, mariée à un médecin, je deviendrais Emma Bovary en moins de deux. Je les aime bien, les médecins, j'en ai plein ma famille. Mais justement, pour moi, c'est l'antithèse de l'audace, d'être médecin. J'aurais cherché désespérément son côté artiste, j'aurais abhorré la vie rangée des gens qui sont assurés d'avoir de l'argent en suffisance. Je lui aurais reproché de ne penser qu'à son travail et de rentrer tard le soir. Et puis, peut-être qu'il m'aurait un peu méprisée, au fond, moi qui n'aurais été que sage-femme, et libérale de surcroît, et qu'il aurait attendu trois plombes pour m'épouser, de peur d'avoir à payer une pension alimentaire. Peut-être même, d'ailleurs, qu'on n'aurait pas encore d'enfant, pour les mêmes raisons. J'ai du mal à ne pas associer aisé et radin (je sais, c'est bébête, ce sont mes fantasmes de pauvre, pardonnez-moi).

Oui, j'ai plein de choses à reprocher à mon propre mari. Qu'il ait jeté l'ancre au rayon poissonnerie d'un hypermarché (pour tout dire, ma première idée, c'était de dire "que son ambition d'huître l'ait mené au rayon poissonnerie", mais je trouvais ça un peu dur), alors qu'il aurait pu faire n'importe quoi d'autre s'il s'en était donné les moyens. Qu'à la maison il passe son temps à roupiller entre ses bouquins, ses musiques, ses jeux et ses films, mais que cette immense culture qu'il a ne lui serve à rien du tout (à part à se couper de sa famille). Qu'il soit toujours celui qu'on appelle quand il y a besoin à son travail mais que depuis cinq ou six ans qu'il travaille là-bas, il en soit exactement au même point. Oui, des fois, je l'ai franchement mauvaise, et je voudrais être mariée à un chirurgien. Faute d'avoir sa présence, j'aurais au moins son argent. 

Mais au fond, je sais que c'est ce que j'ai toujours aimé chez lui. Ce côté on s'en fout, la vie est trop courte, gâchons-la. C'est terriblement romantique. Dans tous les sens du terme. Dans le sens usuel : "Tant que je suis avec toi, c'est tout ce qui compte". Et dans le sens littéraire : ben oui, le romantique du 19ème, c'est celui qui vit pour ses passions jusqu'à l'auto-destruction. Qui pense que la vie est vaine et la société pourrie. Je reconnais que pour le coup, on est assez loin de Love Actually

Vous voulez que je vous dise ? Je ne sais pas du tout où tout ça va nous mener. J'ai dit et redit que l'arrivée de notre fille n'avait pas changé notre relation. C'est vrai. C'est surtout nous qui avons changé. Les disputes et les reproches existaient avant Choupie. Ils sont apparus quand nous avons commencé à vivre vraiment ensemble et qu'il a fallu définir une ligne de conduite pour notre couple.

Aux premiers temps de notre idylle, la fusionnelle que je suis se satisfaisait entièrement de l'adoration que mon amoureux avait pour moi. Et puis le passionné a changé de passion (c'est l'éternelle question, ça : est-ce que la passion pour l'autre peut durer éternellement dans un couple ?) et régulièrement, je me demande ce que je fais toujours là, moi, la muse déchue devenue harpie esseulée. 

Je vois bien que les deux étudiants férus de littérature ont viré poète maudit et bourgeoise frustrée. Et si je crois toujours, au fond, qu'on peut surmonter tout cela, parfois, j'ai des doutes...

(J'ai écrit cet article dimanche, et depuis, la crise est passée : il fait beaucoup d'efforts pour me montrer qu'il nous aime et qu'il veut s'améliorer pour nous. Je ne sais pas si c'est une attitude durable. Mais ça fait du bien quand même.)