Ces dernières semaines, j'ai entendu plusieurs fois parler de l'éducation à donner aux enfants.

J'ai lu une personne qui disait : "J'étais un enfant-roi", avec une sorte de nostalgie (c'est du moins ce que j'ai perçu, rapport au contexte). J'ai entendu quelqu'un qui, dans une émission, avançait qu'il fallait mettre sciemment les enfants dans des situations de frustration, pour les entraîner à la supporter. J'ai aussi lu une jeune maman qui disait qu'elle n'imposait pas une façon de manger à son bébé, car il avait l'occasion d'expérimenter plein d'autres frustrations au cours de la journée, et que c'était bien assez.

Tout cela m'a fait réfléchir. Ou du moins a réactivé une réflexion qui sommeillait en moi depuis plusieurs années. Qu'est-ce qu'un enfant-roi ? Qu'est-ce qui nous effraie tant dans cette perspective ? Y a-t-il un réel risque de "se faire bouffer" ? Et si finalement, ces enfants le vivent bien et s'adaptent à la vie en société, pourquoi décrier autant ce phénomène ? 

choupit-sourire

Un enfant-roi, j'en ai un à la maison.

Ah non, ce n'est pas Choupie. J'avoue manquer un peu de recul pour juger de son éducation, mais j'y reviendrai.

L'enfant-roi, ou ex-enfant-roi, devrais-je dire, c'est mon mari. Jugez plutôt : petit dernier d'une famille de quatre enfants, mon mari a cinq ans d'écart avec sa plus jeune soeur et douze avec sa soeur aînée. D'ailleurs, mon mari n'a que des soeurs. Le dernier enfant, le seul garçon et des parents vieillissant (bon, "vieillissant" relativement, car sa mère l'a eu à 30 ans : oui, elle a commencé tôt), mon mari réunissait tous les critères pour devenir un enfant-roi... et ça n'a pas loupé ! 

Petit, Papa-chat avait tout ce qu'il désirait. Il le réclamait et hop, c'était dans la poche (pourtant, sa famille ne roulait pas sur l'or, mais il était raisonnable, il ne demandait pas non plus la lune). S'il ne voulait pas manger ses légumes, c'était ok, sa maman lui faisait des frites. Et si ça piounait dans la maison, c'était toujours de la faute de ses soeurs. 

(Ça a bien changé depuis. Depuis, Papa-chat m'a rencontrée. Je lui ai tout de suite fait comprendre que je n'étais pas son esclave, qu'il avait intérêt à manger mes légumes et que si ça n'allait pas, c'était sûrement de sa faute. Eh, moi je suis une aînée.)

(L'aînée d'une famille de quatre enfants, avec un unique frère, le petit dernier, qui a dix-neuf ans d'écart avec moi et qui est aussi un enfant-roi... le destin ?)

Si on lui demande, Papa-chat répondra qu'il est très satisfait de son enfance. Il n'était pas capricieux, puisqu'il avait tout ce qu'il désirait. Il n'était pas colérique, puisqu'on lui donnait toujours raison. Il n'était pas égoïste, puisqu'il avait bien assez pour partager. Il n'a jamais douté de l'amour que lui portaient ses parents et du fait qu'il pouvait compter sur eux. Combien d'enfants élevés "à la dure" peuvent en dire autant ? Pas moi, en tout cas.

L'adulte qu'il est devenu est bourré de défauts. Il a progressivement appris (moi, je l'ai récupéré à 18 ans, donc il sortait juste de chez ses parents) à manger ce qui lui déplaisait pour faire plaisir, à ne pas acheter tout ce qui lui faisait envie, à ne pas prendre la mouche à la moindre remarque, à avoir des initiatives ménagères et administratives... ça a été long, ce n'est pas encore parfait, mais enfin, on y travaille ! Comme il est très généreux, et toujours animé par la volonté de faire plaisir aux gens qu'il aime, il le fait plutôt de bon coeur. 

Pour nous, les personnes élevées "normalement", ce n'est pas aussi facile, de changer. Toutes les choses qu'on nous a rabâchées dans notre enfance nous aident à tenir notre rôle social, c'est vrai. Oui, nous sommes des citoyens fonctionnels, aptes à gérer la plupart des situations. Mais ces règles nous enferment également et nous empêchent d'évoluer en dehors du modèle social induit.

Je n'ai pas la capacité d'adaptation de mon mari. Déjà parce que moi, je considère que je sais déjà. Ensuite, parce que j'ai des défiances envers les gens qui me donnent des conseils. Je les soupçonne toujours de vouloir me contrôler, de faire de moi leur marionnette... comme celle que j'étais enfant ? (Oui, j'ai détesté être enfant... ça tient plus à ma personnalité qu'à mes parents, cela dit...)

Je ne suis pas certaine qu'au final, j'aie plus d'abilités sociales que Papa-chat (en fait, je suis même sûre de l'inverse : je discute en souriant aux inconnus, mais je suis terrifiée au fond, alors que Papa-chat préfère se taire... juste parce qu'il n'aime pas parler).

Est-ce que pour autant, ce modèle de l'enfant-roi est celui qui me guide dans l'éducation de Choupie ? Non. Ou alors de très loin. J'essaie de l'écouter, de lui proposer plusieurs possibilités, de la laisser choisir, de ne pas la frustrer "pour lui apprendre" (mais quelle horreur !), et de compenser sa frustration par autre chose quand elle est nécessaire. Je sais qu'on tombe très facilement dans l'abus quand on a le pouvoir, et j'essaie d'y faire attention.

Cependant, pour moi, c'est juste impossible d'en faire un enfant-roi. Je ne sais si c'est parce que je suis la première ou si c'est parce que c'est ma première, mais non, juste non. Alors des fois, oui, elle est frustrée, alors qu'on pourrait faire autrement. Si quelque chose l'attire dans un magasin, on détourne son attention. Si le repas ne lui plaît pas, tant pis, elle doit faire avec. Si elle touche aux boutons du radiateur, on la dispute. Et si la nuit elle pleure, on essaie de ne pas la prendre tout de suite dans notre lit (on va la voir, hein, on ne la laisse pas hurler, mais on essaie de la recoucher dans le sien).

Il y a derrière tout ça une volonté de lui apprendre la vie, c'est certain : on ne fait pas toujours ce qu'on veut, il faut prendre en compte les facteurs extérieurs à sa personne (finances des parents qui ont d'autres projets, efforts des parents qui ont fait le repas, agacement des parents qui n'ont pas envie de régler quinze fois par jour le radiateur, confort des parents qui aiment avoir leur matelas pour eux). Je crois sincèrement que (pour le moment) nous éduquons pas trop mal notre fille. Mais si on cédait pour tout ce qui est possible et sécuritaire, est-ce que finalement, ce serait dramatique ?

Mercredi dernier, comme Papa-chat était en vacances, nous sommes allés rendre visite à sa soeur (celle qui a cinq ans et trois enfants de plus).

Personne ne devrait juger la manière dont une mère s'en sort avec ses petits. Pourtant, nous avons jugé. C'était difficile de faire autrement, alors que la plus jeune a passé quinze minutes à répéter en boucle "Je veux un bain" (à 17h). Nous avons vu ma belle-soeur céder, et nous avons pensé qu'elle avait tort. Forcément. 

Mais tort de quoi ? D'avoir cédé, ou d'avoir attendu quinze minutes pour le faire ? Dans les deux cas, il aurait fallu agir tout de suite.

Soit donner ce foutu bain à la première demande. Imaginons la scène : "Je veux un bain." "Qu'est-ce qu'on dit ?" "Je veux un bain s'il te plaît." "Ok, je vais te le faire couler, ta grande soeur va te surveiller." Certes, le bain est incongru à 17h... mais bon, au final, qui ça gène vraiment ? Au moins, l'enfant ne hurle pas, et n'a entamé aucun bras de fer avec ses parents.

Soit sévir et refuser définitivement. Parler à l'enfant, lui expliquer pourquoi on ne prend pas de bain à 17h, l'envoyer éventuellement dans sa chambre s'il fait la forte tête. Ce serait la solution pour laquelle j'opterais. Je ne suis pas assez coulante pour accepter de voir mon planning bouleversé par le diktat d'un enfant de 3 ans.

Mais qu'est-ce que je fais si mon enfant continue à scander encore et encore "Je veux un bain", qu'il refuse d'aller dans sa chambre ou qu'il le hurle depuis celle-ci ? (Peut-être que si j'ai toujours été ferme, que j'ai le soutien de mon mari, une situation stable, et que je suis bien dans mes baskets, ça n'arrivera pas... mais demain, moi aussi je peux me retrouver en position de faiblesse et perdre le contrôle.)

Je menace, je crie, je punis, je frappe ? Est-ce que cette méthode est vraiment plus éducative et plus glorieuse que celle qui consiste à dire : "J'ai entendu ton souhait. Il est étrange mais réalisable, alors vas-y, tu as mon accord." ? Quel est le cataclysme qui va détruire la cellule familiale, notre société occidentale et sans doute toute l'espèce humaine si on cède (du premier coup) aux désirs de nos enfants ?

Je n'ai pas la réponse. Je ne veux pas que ma fille mène la barque à la maison. Je veux qu'elle fasse ce qui est bon pour elle, ce que moi j'ai défini comme étant bon pour elle.

Mais, non, je ne juge pas les parents qui ont jeté l'éponge, ou n'ont jamais voulu l'utiliser, l'éponge (superbe, cette métaphore, du Baudelaire). Il est d'ailleurs notable que l'éducation a tendance à être de plus en plus permissive à mesure que l'âge des parents avance. De là à dire que c'est parce qu'ils acquièrent une forme de sagesse, il n'y a qu'un pas (oui oui, je sais, c'est peut-être la fatigue, aussi).

Je ne crois pas que les délinquants soient d'anciens enfants-rois : je pense plutôt qu'ils ont eu un modèle familial incohérent, alliant un laxisme de désespoir et des manifestations d'autorité violentes. Je n'imagine ni mon mari, ni mon petit frère agresser des vieilles dames pour leur voler leur porte-monnaie.

Je ne suis pas persuadée que les enfants-rois soient néfastes à la société. Le vrai problème est sans doute qu'il est compliqué pour la société de tolérer ces personnes qui ne doutent de rien et croient en elles-mêmes, à l'inverse de 90% de la population.