Je sais qu'il faut que je dise quelque chose. Que je ne peux pas simplement passer à autre chose, faire comme si rien ne s'était passé. Pourtant, c'est la quatrième fois que j'ouvre l'éditeur de texte, et j'ai effacé mes trois derniers essais.

Je ne veux pas paraître froide. Je ne veux pas mentir non plus, simuler une émotion trop forte. Je suis une personne sensible, et je me préserve. J'évite les images, j'évite les témoignages, je n'ai pas envie de voir ça.

De ce drame, pour moi, il n'y a que ce bilan : des actes de terrorisme, trois endroits différents, 130 morts, à Paris.

Paris, c'est proche de chez moi. C'est loin, aussi. C'est comme un autre pays, pour la provinciale jusqu'au bout des ongles rongés que je suis. Alors, comme pour les pays étrangers, je mets de la distance.

Des attentats, dans le monde, il y en a régulièrement. 24 heures avant Paris, il y a eu Beyrouth. 43 morts. Moins que Paris, mais énorme tout de même.

Évidemment, on est toujours plus touché par ce qui se passe dans son propre pays. C'est normal. Et puis, on connaît tous quelqu'un qui connaît quelqu'un qui a perdu quelqu'un. On ne peut pas traiter émotionnellement les deux événements de la même façon.

Mais je crois en l'humanité avant de croire à la patrie, et je me protège autant des images de Beyrouth que des images de Paris. Mes larmes ne coulent pour aucune. Je les réserve égoïstement à mes peines personnelles.

Malheureusement, je n'ai pas découvert vendredi que le terrorisme existait, qu'il était capable des pires horreurs, frappait au hasard, tuait des innocents et brisait des familles. J'ai grandi avec le terrorisme (j'avais 7 ans en 1995, 13 ans en 2001). Ma fille grandira sûrement aussi avec. En dépit des discours fermes et résolus, je doute qu'on éradique ce mal rapidement.

Et je n'ai pas plus peur aujourd'hui qu'hier (mais bien sûr, je ne suis pas parisienne...).

Je suis inquiète, tout au plus. Je suis inquiète quand j'entends le mot "guerre", moi qui ai toujours vécu dans un pays en paix. Ce mot de "guerre", cela fait des mois qu'on l'utilise, mais, soyons honnêtes, nous ne pouvons pas dire que nous vivons dans un pays en guerre. Ce serait se moquer des gens qui vivent dans de vrais pays en guerre, dans la terreur continuelle, craignant sans cesse pour la vie de leurs enfants et pour qui la mort est tellement habituelle qu'il ne viendrait à l'idée de personne de mettre une bougie à sa fenêtre pour chaque innocent tué.

Je suis inquiète à l'idée que mon pays puisse devenir l'un de ces pays. Si c'était le cas, je serais bien sûr terrifiée, et horrifiée que ma fille grandisse dans un tel environnement.

(Et si j'en avais la possibilité, évidemment que je chercherais refuge dans un autre pays, proche ou lointain, qui m'accueillerait, je l'espère, avec humanité et compassion... c'est un autre débat.)

Mais pour le moment, je veux continuer à vivre. Je veux que la vie prenne le pas sur la tristesse et la peur. Je veux éteindre la télé, et rire avec mes proches. Bien sûr, j'ai une pensée pour ceux qui ont perdu les leurs, mais mes larmes n'atténueront pas leur douleur.

Je ne vais pas en parler à ma fille. Pas pour le moment. Elle est trop petite, elle ne comprendrait pas. Au mieux ressentirait-elle de l'angoisse, et pourquoi voudrais-je l'angoisser ? Je crois que c'est aussi le rôle d'un parent que de prendre sur soi ce qu'un enfant ne peut pas gérer. 

feuilles-automne

Plus tard, je lui dirai que certains êtres humains sont méchants. Mais que la plupart sont bons, et qu'il ne faut pas avoir peur, qu'il faut accorder sa confiance. Traiter bien son voisin. De palier, de pays, de continent. L'accueillir avec les bras ouverts, et avec le sourire, sans crainte. Parce qu'ainsi, au lieu de pousser les autres à la barbarie par sa méfiance et son rejet, on s'en fait des alliés pour la combattre.

Vous l'aurez compris, cet article a été dur à écrire. Il ne me satisfait absolument pas, mais je ne suis pas sûre d'en écrire un satisfaisant un jour. Un qui exprime à la fois ma compassion pour les familles des victimes, mon refus de me complaire dans le malheur et ma confiance inébranlable en l'avenir. Il faudra vous contenter de celui-ci, car ce sera (probablement) le dernier sur le sujet.

Maintenant, la vie continue. Le plus longtemps possible, j'espère.