S'il y a une expression qui horripile les parents de petits bébés (moi en tout cas), c'est bien "beau bébé". Qui désigne, pour ceux qui l'ignoreraient (mais il y en a sans doute peu), un gros bébé. De plus de 3,5 kg, quoi. Autant dire qu'à notre époque, dans nos pays, où les gens sont de plus en plus grands, où les futures mères sont incitées à se reposer un maximum et où l'on est dans l'abondance alimentaire, ce genre de bébé est plus la norme que l'exception.

Et c'est bien pratique, devant un sms qui n'indique qu'un poids, ou face à une photo un peu moche, de se réfugier derrière cette expression toute faite pour flatter les parents, sans pour autant se hasarder sur la pente -glissante- des véritables considérations esthétiques. C'est bien, tu as bien fait ton boulot de mère, ton bébé a de bons cuissots.

Et sinon ? Sinon on nous concède un "bien proportionné", comme une sorte de lot de consolation. Pour Choupie, qui pesait 2,8 kg à la naissance (elle est née six jours avant ma DPA, autant dire à terme), et qui est donc un vrai petit bébé, c'est ce que j'entendais partout : "Elle est petite, mais bien proportionnée."

Même moi, je le disais. Histoire de m'excuser, quoi. C'est vrai, pourquoi moi je n'avais pas réussi à faire un beau bébé ? Si je suis plutôt naine et mon mari aussi, au moins m'étais-je bien reposée durant ma grossesse, et ne m'étais-je jamais affamée (bon, avec les nausées neuf mois sur neuf, c'était pas non plus Byzance dans l'assiette, mais bon, je faisais ce que je pouvais, quoi).

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Ce ne sont pas mes bras, ça, mais ceux de sa tatie. Je n'étais pas aussi élégante à la maternité...

Histoire de bien enfoncer le clou de l'anormalité des petits bébés, on commence à nous parler retard de croissance intra-utérin (RCIU pour les intimes) dès qu'un bébé a un poids de naissance estimé de 3 kg. Ça a été mon cas, pour Choupie. Nous avons été suivis pendant toute la fin de ma grossesse pour suspicion de retard de croissance. On avait des échos tous les quinze jours, et à chaque fois des médecins réservés, qui ne validaient pas le retard de croissance, mais ne l'écartaient pas non plus. Alors que Choupie, elle était petite, elle était petite, quoi, voilà tout ! 

Évidemment qu'il est important de faire attention à ça, évidemment qu'il ne faut pas laisser un bébé crever de faim dans le ventre de sa mère et naître à terme tout rachitique. Mais est-ce qu'on n'est pas un peu dans la psychose en commençant à surveiller à 3 kg de poids estimé ? Surtout que parmi tous les cas de suspicion de RCIU que je connais, le seul où effectivement, au final, le bébé a été petit (quoique certainement pas en retard de croissance !), c'était le mien. Toutes les autres fois, le nouveau-né était au pire dans la moyenne, au mieux bien potelé !

Je connais aussi plusieurs histoires où c'est le contraire qui est arrivé : le foetus était jugé plutôt costaud, et le bébé pesait finalement moins de 3 kg. Doit-on pointer une dangereuse négligence de la part des échographistes ? Ou peut-on admettre qu'un bébé qui naît petit n'est pas si inquiétant ? D'ailleurs, la plupart du temps, ces bébés-là se "rattrapent bien" rapidement.

Pour sa part, Choupie ne s'est jamais "bien rattrapée". Bon, elle n'est pas restée à 2,8 kg, hein ! Mais elle suit avec constance une même courbe de croissance, qui correspond pile à celle du quart inférieur. A 18 mois, elle pèse donc 9,6 kg, le poids de certains bébés de 6 mois. Pas de réprimandes des médecins, puisque Choupie est sans doute un cas d'école en matière de suivi de courbe. Mais pas de "miracle" non plus, aucune envolée de son poids qui nous autoriserait à penser qu'enfin, on a de la marge, qu'enfin ce n'est pas un gramme drame (ouh le joli lapsus, que je vous laisse, du coup !) si elle ne finit pas son assiette.

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Bon, c'est vrai, Choupie ne finit JAMAIS son assiette. Puisque justement, on vit dans la terreur qu'elle manque, qu'elle ait faim et qu'elle ne grandisse pas bien, on lui remplit toujours trop ses assiettes. On le sait, et d'ailleurs on se fait disputer par notre nounou, qui n'aime pas gâcher et nous rend en râlant notre tupperware rempli aux trois quarts. Mais comme ça, on est sûrs que quand elle arrête de manger, c'est parce qu'elle n'a plus faim. Bien sûr, ça ne lui apprend pas à éviter le gaspillage, mais ça lui permet de savoir reconnaître la sensation de satiété.

C'est la théorie, du moins. Parce qu'en pratique, les fois sont nombreuses où Choupie arrête de manger uniquement parce que ça ne lui plaît pas ! Pour corser la chose et nous faire encore plus péter les plombs, il se trouve que notre charmante fille est la créature la plus difficile qui soit ! En gros, elle aime les pâtes, le riz, le maïs, les petits pois et puis c'est tout. Oui, bon, j'exagère. Mais à peine, car pour tout le reste, l'accueil est très variable. Il y a des "no way" absolus (vade retro patatas) (oui, Choupie est le seul enfant qui n'aime pas les patates), et il y a des choses qui dépendent de son humeur (les mélanges de céréales, les haricots, le chou-fleur, les poêlées...).

Moi, je suis cette mère qui s'était jurée de ne pas se prendre la tête sur ce que mangeait son enfant. J'ai grandi dans une famille où les repas étaient de véritables calvaires. Mes deux soeurs étaient extrêmement difficiles et multipliaient les combines pour ne pas manger. Ma première soeur donnait discrètement sa nourriture au chien. Ma seconde soeur faisait une boule dans sa bouche pour aller la cracher dans les toilettes. Mes parents nous avaient déclaré la guerre de la bouffe, et on (surtout elles, mais parfois moi aussi) restait parfois une heure à pleurer devant notre assiette froide jusqu'à ce qu'on daigne manger. 

Je ne veux pas tomber là-dedans. Et je ne veux pas non plus tomber dans l'extrême inverse qui consiste à dire : "Ok, tu ne veux pas manger ça, je te fais des frites ou des pâtes !" (ça, ça a été la technique adoptée par les parents de Papa-chat, qui était -est !- aussi très difficile) (oui, ma fille a un bon gros terrain génétique de merde niveau alimentation) Je sais qu'un enfant ne se laissera pas mourir de faim, qu'il compensera toujours un mauvais repas par autre chose (son dessert, un encas, le repas suivant...). Je le sais, et c'est ce que je me dis quand ma fille mange trois cuillères puis repousse son assiette.

Mais j'ai du mal à ne pas insister, à ne pas lui proposer dix fois l'aliment boudé, à ne pas lui faire l'avion comme une andouille, à ne pas sortir ma grosse voix quand elle s'obstine à ne rien manger, à ne pas crier "Bravo ! C'est bien Choupie ! Maman elle est très fière de toi !" quand enfin elle se décide à prendre une bouchée, comme si elle venait de décrocher une médaille olympique (la désillusion est grande quand après ça, elle ouvre la bouche et recrache tout dans son bavoir récupérateur).

Je crois qu'en matière de nourriture, on fait tout ce qu'il ne faut pas. On lui propose un bout de brioche dès qu'elle fait mine de commencer à chougner. On va souvent vers la facilité pour être sûrs qu'elle mange ("Wouhou, encore des petits pois !"). On s'énerve et on s'exclame comme si la question de la nourriture était une affaire d'Etat. On est en plein dans le cercle vicieux du petit mangeur : on lui propose à manger entre les repas, donc elle n'a plus faim à l'heure du dîner, on lui fait toujours la même chose, donc elle ne veut pas goûter le reste, on fait des repas un moment désagréable, donc elle ne veut pas rester à table. On le sait. Mais on ne peut pas s'en empêcher. Parce qu'elle est petite. Parce que si sa courbe se brisait, elle tomberait sous la limite de la normalité. Parce que ça nous fait peur.

Quelqu'un (ici, je crois) me disait que quand on avait eu un petit bébé à la naissance, on ne cessait jamais de craindre pour lui (je ne sais plus qui c'était, mais si elle se reconnaît, elle peut se manifester !). Cette phrase me trotte encore dans la tête : c'est tellement vrai ! On ressent une vraie pression quand un bébé est plus petit que la moyenne ! Alors, des années après, il reste difficile d'accepter mentalement que cet enfant est juste un enfant normal, qu'il n'est pas plus fragile qu'un autre, qu'il ne risque pas plus de mourir de dénutrition qu'un autre. 

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J'aimerais bien accuser la société, tous les gens qui m'ont fait remarquer que ma fille était gringalette, le culte ambiant du gros bébé... Mais ce serait sans doute mentir. A vrai dire, si personne ne m'a donné du "beau bébé", mon entourage a été dans l'ensemble très bienveillant. J'ai la grande chance d'être cernée de personnes qui ne paniquent pas pour rien, que ce soit du côté amical, familial ou médical. Je n'échappe pas de temps à autre à quelques leçons de morale, mais au moins, elles ne concernent pas le poids de Choupie, ni son alimentation. Je crois que ça, je le prendrais très mal. Car au final, je n'ai certainement pas besoin des autres pour culpabiliser et pour m'inquiéter : il me suffit de savoir le poids des autres bébés.

Alors voilà, la prochaine fois que votre meilleure amie vous annonce qu'elle a donné naissance à une crevette de 2,7 kg, au lieu de chercher vos mots en regardant d'un air gêné ladite crevette (frippée et grimaçante comme tous les nouveaux-nés), n'hésitez plus, et dites-lui qu'elle a fait un beau bébé. Un bébé normal, un bébé comme les autres, un bébé qui ne sera pas plus démuni face à la vie que ceux qui naissent en faisant 3,7 kg. Et peut-être que vous participerez à atténuer la peur de l'annihilation qui sera la sienne durant les quarante prochains mois.