Et quand je ne dis ça, je ne parle pas des couches les plus chères et des habits les plus luxueux, non. Quoique. Comme tout le monde, je préférerais que les fesses de ma fille reposent dans les couches les plus souples, douces et agréables possible, plutôt que des couches de marque distributeur. Et que ses vêtements, fabriqués en France par des couturiers émérites, me fassent mes trois enfants, plutôt que de peiner à me faire un mois parce que fabriqués en Chine par des ouvriers sous-payés.

Mais bon, on comprendra aisément, je pense, que faute de budget, je puisse y renoncer. Et on admettra, je crois, que notre fille n'est pas moins heureuse dans ses couches Pommettes et ses vêtements Tex Baby qu'elle ne le serait dans des couches Pampers Bio (ça existe ?) et des robes Catimini (sûrement fabriquées aussi en Chine, d'ailleurs).

Non, je veux aller directement où le bât blesse. Je veux vous parler d'éducation.

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(Quel est le rapport avec la photo ? AUCUN, bien sûr !)

Beaucoup de gens éduquent leurs enfants "comme tout le monde" parce qu'ils ne connaissent rien d'autre. Bébés, leurs chérubins jouent avec des gadgets bruyants en plastique rose ou bleu (selon leur sexe). Bambins, avec de la dînette ou des petites voitures (selon leur sexe). Enfants, avec des légos ou des barbies (selon leur sexe). Ils vont chez la nourrice du coin et à l'école du quartier. Et rien de tout cela ne pose problème aux parents. Tous les enfants qu'ils connaissent sont éduqués ainsi. Les enfants de leurs frères et soeurs, les enfants de leurs amis, les enfants de leurs voisins. Et si tout le monde fait comme ça, c'est que c'est forcément bien, non ?

Quelques uns de ces parents "lambda" ont déjà entendu parler de Montessori, d'éducation nouvelle, d'école à domicile. A la télé, par exemple, ou parce qu'une cousine éloignée fait ça avec ses enfants. Mais dire qu'ils savent vraiment ce que c'est, ce serait pousser le bouchon un peu loin. Pour eux, c'est englobé dans le grand ensemble "conneries de bobo", avec les Vélib' et le tofu. (Il n'y a qu'à voir la dernière pub Auchan : "Eh, si on faisait du tofu pour Noël ?" Ha ha, mais quelle idée, on se gausse, on se gausse !)

Moi, au risque de paraître prétentieuse, je ne suis pas une mère lambda. Oui, je mange du tofu, mais ce n'est pas là où je veux en venir ! Déjà, je suis plutôt au fait du développement de l'enfant. J'ai eu plusieurs cours sur le sujet, que ce soit en première année de médecine (oui, j'ai fait un an de médecine) ou en master de professorat des écoles (oui, j'ai fait un an de prof des écoles). (Oui, j'ai fait commencé pas mal de trucs dans ma vie. J'ai même failli devenir boulangère, mais c'est une histoire que je vous raconterai peut-être plus tard.) Je connais les grandes étapes du développement de l'enfant et je sais a priori ce qu'il faut faire pour lui permettre de tirer le meilleur parti de ses capacités.

Histoire d'en remettre une couche, je suis blogueuse parentale. Je lis beaucoup de blogs, en particulier des blogs de gens formidables, qui ont des principes solides comme un roc (chantait Nâdiya) (oui, je me défends aussi en culture populaire) et font avec leurs enfants des trucs de fous (pour plein d'idées d'activités à faire avec vos enfants, je vous conseille d'aller voir de ce côté et de celui-ci, des blogs qui sont de véritables mines d'inventivité et de choupitude). J'aime les lire, je suis admirative, cette énergie inépuisable en faveur des enfants me fascine. 

Et puis, je m'occupe d'un blog "famille" (pas celui-ci, je parle évidemment de Dans Ma Tribu) qui n'est pas en reste niveau diffusion d'idées à contre-courant de l'éducation traditionnelle (mais ce qui fait la grande force de DMT, à mon sens, c'est qu'il y a aussi dessus des parents "normaux", qui n'allaitent pas, qui ne portent pas, qui ne montessorisent pas... et que tout le monde peut donc s'y reconnaître) (petit instant pub). C'est presque mon métier, de me tenir au courant de tout ce qui se fait en matière d'éducation. 

Bref, moi, je SAIS. Mieux que ça, je suis convaincue. Convaincue que proposer des activités intelligentes, stimulantes et responsabilisantes aux enfants est la meilleure façon pour qu'ils développent le plus complètement et harmonieusement toutes les compétences dont la nature les a dotées. Disons qu'étant végétarienne, niveau conneries de bobo, je tiens déjà une sacrée couche. Alors un peu plus un peu moins, n'est-ce pas ?

Pourtant, l'éducation de ma fille ressemble et ressemblera plus à celle des enfants de mes voisins (je rappelle au cas où que j'habite une petite ville bourguignonne de 4000 âmes, et pas en plein Paris dans un quartier branché, et que donc mes voisins, ils sont plombiers, livreurs et cuisinistes, pas directeurs artistiques, stylistes ou journalistes) qu'à celles des enfants des blogs que je suis. A Noël, elle aura une poussette et des duplos (encore). A 3 ans, elle ira dans l'école publique la plus proche. Et elle connaîtra sans doute bien mieux Trotro et Dora l'exploratrice qu'Offenbach et Botticelli. 

Mais si je SAIS que ce n'est pas le mieux pour elle, pourquoi je ne FAIS pas autrement ? Pourquoi, finalement, je ne mets pas toutes les chances de son côté pour qu'elle devienne écrivaine (vas-y Chérie, que Papa et Maman puissent vivre leur rêve par procuration !) ou astrophysicienne ? Je veux dire, là, c'est important. On ne parle plus de fesses rouges ou de vêtements troués, on parle d'avenir (brillant ou non) !

Je lisais un livre il y a peu (non, en fait, c'était il y a longtemps, et c'est quand même le dernier que j'ai lu, et je ne l'ai même pas terminé) (oui, théoriquement, je suis libraire, oui oui) où un scientifique proposait à des parents de modifier les gènes de leur embryon pour qu'il ait des capacités incroyables : super intelligent, super sportif, super beau... Et son argumentaire principal (devant des parents dubitatifs), c'était que dans quelques années, cette pratique se démocratiserait et que leur enfant "normal", qu'ils n'avaient pas voulu spécialement avantagé, serait alors clairement désavantagé par rapport à d'autres. Ce que, bien évidemment, aucun parent ne souhaite pour son enfant.

Est-ce qu'en élevant "normalement" ma fille dans un monde où ces ressources sont accessibles, je ne lui interdis pas l'accès à polytechnique ? On ne peut pas blâmer les ignorants pour ce qu'ils ignorent, mais que dire de ceux qui s'engagent consciemment dans le mauvais chemin ?

J'ai une bonne excuse : je ne gagne pas des mille et des cents, et j'habite cette fameuse toute petite ville dont je vous parlais quatre paragraphes plus haut. En clair, notre budget mensuel va à l'essentiel (loyer/factures/bouffe/essence) et les ressources municipales pour l'enfance par chez nous sont basiques de chez basiques. Chez moi, point de jouets certifiés Montessori, et dans ma ville, point de crèche ou d'école se réclamant de cette mouvance.

Oui, je pourrais en fabriquer, des jouets, et oui, je pourrais en initier moi-même, des activités (d'ailleurs j'ai des tas d'activités de copines de blog que j'ai promis d'essayer !). Mais là, c'est le facteur temps qui entre en jeu. Je n'ai pas le temps. Rectificatif : je ne prends pas le temps (car il est très rare de ne vraiment pas avoir le temps de faire une tâche, on fait toujours quelque chose au détriment d'autre chose - là par exemple, au lieu d'écrire, rien ne m'empêcherait de fabriquer une super activité sur le thème de Noël). Je pourrais aussi décider de faire l'école à la maison pour contrer la rareté et le coût des écoles Montessori. Mais là encore, l'investissement temporel me paraît énorme et difficilement conciliable avec la vie que je mène actuellement.

Sont-ce pour autant des obstacles insurmontables ? Je ne crois pas. Si j'étais déterminée, je trouverais l'argent ou le temps. Je trouverais l'argent ET le temps, même. Après tout, si mon bébé était malade, je passerais bien mes journées à son chevet et contracterais sans remords des prêts sans fin pour qu'elle ait le meilleur traitement possible. Pourquoi ne ferais-je pas les mêmes sacrifices pour qu'elle ait la possibilité d'intégrer l'élite intellectuelle du pays, ce qui engage presque autant sa vie future ?

Je pourrais répondre que je ne souhaite pas qu'elle devienne polytechnicienne, mais ce serait sans doute un peu égoïste. Ce qui le serait peut-être un peu moins, ce serait de dire que je ne veux pas qu'elle soit différente. Ni en retard ni en avance, juste au même niveau que les autres enfants de son âge. J'aimerais qu'elle puisse discuter avec eux facilement, qu'elle partage une (sous-)culture commune. Je me souviens avec quel plaisir j'ai découvert en grandissant que presque tous les jeunes de ma génération avaient aussi regardé les Minikeums. A quel point je me sentais heureuse et épanouie de partager ça ! Si mes parents avaient considéré que la télé ne diffusait que des bêtises et que je devais regarder uniquement des opéras, j'aurais certainement été plus cultivée, mais moins bien intégrée. Nul doute que j'aurais eu moins de succès en chantant la Flûte Enchantée que "Mélissa, non ne pleure pas..." (tous avec moi !).

Et puis je crois, peut-être un peu naïvement, que Choupie n'a pas besoin de moi pour devenir ce qu'elle doit devenir. Si son truc, c'est le sport (oui, bon, avec ses parents c'est peu probable, mais c'était aussi assez improbable qu'elle soit châtain aux yeux bleus), elle demandera à être inscrite à un club sportif. Si son truc, c'est la lecture, elle nous réclamera des sorties à la bibliothèque. Si son truc, c'est les sciences (là encore c'est peu probable, mais ne gageons de rien), elle commandera à Noël un kit de petit chimiste. Elle vivra sa passion comme elle l'entend durant son enfance, puis entamera des études dans ce sens (ou dans un autre) pour faire le métier qu'elle souhaite. Moi, je m'engage à ne lui fermer aucune porte. Par contre, je crois que je ne suis pas prête à la pousser derrière toutes ces portes et à l'accompagner dans toutes les pièces.

Je suis un pur produit de l'éducation normale. Comme certains le savent, mes parents sont médecins, et les médecins sont des gens on ne peut plus normaux. Ils ont des moyens financiers, c'est vrai, mais pas nécessairement de prétentions intellectuelles. Petite, j'ai pu faire autant d'activités extra-scolaires que je voulais, je suis allée à des colonies de vacances et je n'ai jamais manqué de livres, mais rien de bien extraordinaire. J'ai plus été nourrie de dessins animés que de sorties au musée, et j'avais plus de barbies que de jeux de logique dans ma caisse à jouets.

Suis-je devenue brillante ? Certes non. Je réfléchis lentement, et mes raisonnements sont parfois (souvent ?) fautifs. Je n'ai aucun esprit de sythèse (ma réputation de commentatrice la plus productive de la blogosphère parle pour moi !). La vision dans l'espace et le sens pratique me font défaut. Je n'ai pas non plus de don artistique. Mes deux seules compétences avérées sont ma faculté à faire sonner correctement les phrases et ma connaissance relativement pointue de la grammaire. Autant dire que ce ne sont pas des talents qu'on s'arrache dans le monde du travail.

Et c'est vrai, professionnellement, en ce moment, je ne sais pas où je vais. Mais je ne crois pas que ce soit par manque de capacités. Bien sûr, je n'aurais probablement pas pu devenir mathématicienne, mais j'aurais pu devenir prof ou bibliothécaire. Ce sont des métiers respectables, sûrement pas payés à la hauteur de leur valeur réelle (que voulez-vous : ce sont des métiers de la culture, ça sert un peu à rien, au fond...), mais toujours mieux payés que certains autres. Si je ne vais nulle part professionnellement, c'est à cause d'un trait de mon caractère : l'indécision. J'ai toujours été incapable de m'arrêter sur un métier et de m'y tenir. Mes soeurs, qui ont été élevées comme moi, ont toutes deux choisi un métier au début de leurs études et emprunté la voie la plus directe pour y accéder. Elles ne sont pas plus intelligentes que moi, elles sont juste plus constantes. 

Tout ça pour dire que je n'ai rien à reprocher à mes parents du point de vue "formation intellectuelle". Ils n'ont certainement pas fait le maximum, mais ça ne m'empêche pas de me considérer aujourd'hui comme une personne intelligente. D'ailleurs, mon mari, qui est issu d'un milieu ouvrier et a eu encore moins de propositions éducatives que moi, est tout aussi capable et intelligent (je n'aurais pas épousé une personne stupide, de toute façon). Ok, il n'a pas une profession extrêmement stimulante intellectuellement, mais c'est aussi un souci de personnalité inconstante. Sa grande soeur est magistrate. 

Enfin, quid de l'épanouissement personnel de l'enfant ? On m'objectera, et on aura raison, qu'avant celui de créer des petits génies, ces méthodes ont surtout pour but de reconnecter l'enfant à son apprentissage, de faire de l'étude un jeu et de rendre finalement l'enfant plus heureux et sûr de lui qu'il ne le serait s'il était cantonné à des jeux stéréotypés et à une salle de classe classique.

Je n'ai rien à redire à ça. Encore une fois, je suis d'accord. Peut-être que dans le domaine de l'épanouissement personnel, ma "flemme" n'est pas excusable (à supposer qu'elle le soit dans celui de l'épanouissement intellectuel). Peut-être que ma fille s'ennuie à la maison entre ses duplos et ses livres sonores, avec ses parents trop souvent occupés à autre chose, et peut-être qu'elle s'ennuira à l'école dans une salle de classe aux élèves trop nombreux et aux méthodes trop classiques.

Mais je pense que, d'une certaine façon, on l'aide aussi dans sa vie future ainsi. En lui permettant de développer son imagination (et elle est vraiment très drôle quand elle joue toute seule, elle a des inventions complètement folles !) et de voir d'autres enfants, d'autres adultes, au quotidien, chose que ses asociaux de parents ne sauraient pas lui apporter s'ils lui faisaient l'école à domicile.

Je crois qu'au fond, j'ai très envie qu'elle soit normale. Comme moi peut-être, même si c'est un peu mégalo (non pas d'être normale, mais de vouloir que ma file soit comme moi). J'ai envie que si elle se sent un jour en décalage avec les autres, elle ait ce refuge d'une culture et d'une éducation communes pour faciliter la communication. Je ne lui souhaite pas d'être surdouée et remplie de confiance en elle (si elle l'est, évidemment tant mieux, hein !), je lui souhaite de rire, de jouer, de profiter, d'avoir des amis, une vie intérieure riche, des ambitions professionnelles à sa portée, de fonder une famille (si elle le souhaite), de se sentir à sa place et de savourer les plaisirs simples de l'existence.

Bien sûr, rien n'est gagné : plus tard (ou plus tôt que je ne le pense), elle aura peut-être l'impression d'être malheureuse, seule et incomprise... Ce n'est pas impossible : on a encore (laaaargement) le temps de faire des bourdes monumentales en tant que parents, ou c'est peut-être dans son caractère, tout simplement. Mais je ne crois pas que le bonheur soit dépendant de la richesse de l'éducation qu'on a reçue, aussi étrange que ça puisse paraître (mais peut-être dis-je cela parce que je n'ai reçu une éducation basique et que je ne connais rien d'autre ?). Ça ne suffit pas à m'empêcher de culpabiliser : non, je ne fais pas le mieux pour mon enfant. Mais ça me rassure un peu quant à son avenir.

D'un autre côté, pour une fille qui a toujours dit que son principe de base en éducation, c'était de laisser les enfants jouer tout nus dans la nature toute la journée (vrai de vrai, mes proches vous le confirmeront), vous avouerez que c'est quand même pas mal, déjà, de proposer à ma fille des habits des livres et des duplos et de penser à l'inscrire à l'école. Eh, je ne suis pas non plus un véritable trou du cru (ce n'est pas vulgaire, c'est un fromage) (du moins c'est ce que prétend Normale Woman) (que c'est un fromage, pas que je ne suis pas un trou du cru, ça, la pauvre, elle n'en sait sans doute pas grand-chose).

Pour finir, je tiens à préciser que ce que je dis n'enlève rien à l'admiration sans bornes que je voue aux parents qui dédient une grande partie de leur journée à l'épanouissement personnel et intellectuel de leurs enfants (que ce soient avec des activités Montessori, des abonnements à des revues culturelles, l'école à la maison, des sorties régulières... désolée, j'ai un peu tout mélangé dans mon article). Et que je ne pense pas, très loin de là, que leurs enfants deviendront des individus pédants et marginaux. Je pense au contraire qu'ils seront (et sont !) ouverts et sociables, comme toutes les personnes à qui on donne la possibilité de s'exprimer librement et de jouer un rôle actif dans leur vie. Non, tout ceci n'est qu'une tentative maladroite pour expliquer pourquoi moi je ne fais pas l'effort de proposer cela (régulièrement du moins) à mon enfant. Chose qui est peut-être, au fond, inexplicable d'un point de vue rationnel.

Sur ce, mes chers amis, je vous souhaite un très joyeux Nonoël !

...

Bon, en vrai, on va sûrement se revoir d'ici-là, hein.