Il y a maintenant presque dix ans (que le temps passe !), j'ai été jeune fille au pair en Belgique flamande. Je précise toujours "flamande" quand j'en parle, car c'est un élément crucial pour comprendre ce que j'ai vécu. J'ai gardé des petites filles que je ne comprenais pas quand elles parlaient... Et qui ne comprenaient pas non plus quand moi je parlais. (C'était le but, hein, que moi je ne puisse pas leur parler autrement qu'en français, et qu'elles assimilent cette langue à mon contact - en Belgique, être bilingue français/néerlandais est un vrai atout !)

Et les premiers temps de cette expérience ont été... oui... douloureux. C'est douloureux, de ne pas se comprendre, d'essayer de faire passer une idée, et puis finalement d'abandonner, car l'interlocuteur ne comprend pas. D'être toujours limitée par cette barrière de la langue, d'avoir l'impression de ne pas être totalement soi-même, et inversement, de ne pas connaître vraiment ces personnes qu'on fréquente au quotidien. Deux langues comme deux mondes différents, et l'impression d'être un alien.

Puis au fil des semaines, ma relation avec mes petites belges (comme je les appelle toujours) s'est améliorée. Nous avons trouvé des astuces pour communiquer : des mimes, des dessins... Elles ont engrangé une quantité impressionnante de mots en français, et moi, j'ai commencé à en saisir quelques uns en néerlandais (très peu, hein, et maintenant, il n'en reste sans doute plus rien !). Et c'est devenu plus facile. D'un point de vue pratique, bien sûr, mais moralement aussi. Se comprendre, dans une relation, c'est primordial.

choupie-doigt

J'en viens à Choupie (qui est allée chez le coiffeur, comme vous le voyez). Avec Choupie, jusqu'à très récemment, nous ne nous comprenions pas. Je l'ai dit ici, je ne suis pas adepte de la théorie selon laquelle les bébés "comprennent tout". J'ai un côté très rationnel (un jour, je vous parlerai peut-être de mon avis sur les médecines douces... mais je crois que pour l'instant, j'ai trop peur de me faire lyncher). Si je dis à une Choupie parfaitement maîtresse de ses mouvements et de ses expressions faciales : "On va aller au bain !" et qu'elle n'a aucune réaction, j'en déduis qu'elle ne m'a pas comprise.

Par conséquent, jusqu'ici, je le reconnais, je n'ai pas été une très bonne communicante. Pour moi, expliquer à un enfant qui ne comprend pas les mots du quotidien des choses encore plus compliquées, c'est un peu pisser dans un violon. J'ai toujours parlé à Choupie, car c'est une façon de marquer son existence et son importance, mais sans rien en attendre, et sans me lancer dans de grands discours abstraits.

Mais depuis quelques semaines, c'est très différent. Parce que cette compréhension, elle est là. Elle comprend : "On va au bain", elle comprend : "On va manger", elle comprend : "On va chez Nounou", elle comprend : "On va au dodo", elle comprend : "On va mettre les chaussures"... Je le sais, car elle agit dans ce sens. Elle baisse son pantalon, attrape son assiette, enfile son manteau, récupère son doudou ou nous tend ses bottines. Parfois Constamment, elle me surprend en montrant de façon indéniable qu'elle a compris ce que je lui disais.

Et je me dis que j'ai bien fait de ne pas brader ses capacités intellectuelles d'un "Elle comprend tout" quand elle avait 6 mois. Je me serais privée des découvertes absolument fascinantes que je fais en ce moment. Oui, cette fois-ci, ma fille commence bel et bien à tout comprendre (ce qu'on lui dit, du moins : je doute qu'elle comprenne quand je parle avec son père, avec un débit rapide, une voix basse et des mots compliqués).

Mieux encore, elle répond ! Elle est capable de nous dire "Oui" ou "Non" quand on lui pose une question basique, voire de nous faire répéter par un "Quoi ?" quand elle n'a pas compris. Elle sait même nous faire des suggestions, comme : "On y va !" ou "Chuchures chuchures !" quand elle veut sortir. Elle sait traduire en mots son environnement. Elle peut dire : "Oh le chat !" quand elle voit un chat et : "S'est caché !" quand elle ne le voit plus. Elle dit : "C'est chaud" quand sa nourriture est trop chaude et "C'est cassé" quand sa tour de duplos est tombée (bon, elle dit aussi ça quand mon téléphone sonne, je comprends pas trop pourquoi). 

Choupie, ça n'a jamais été une précoce du langage. Elle a mis beaucoup de temps à dire ses premiers mots et à les utiliser en contexte. Mais ces derniers temps, son langage a littéralement explosé. Elle devient capable de répéter les mots et de les ressortir à bon escient. On a coutume de dire à ceux qui nous interrogent qu'elle en sort "un nouveau par jour", et ce n'est pas loin du tout de la réalité. On est vraiment dans un âge d'or langagier. Cela fait plusieurs semaines que j'ai le projet de vous les lister, mais leur nombre de plus en plus élevé me décourage. Allez, je tente ?

  • Coucou,
  • Papa,
  • Maman,
  • au revoir,
  • merci,
  • tiens,
  • bravo,
  • non,
  • oui,
  • quoi,
  • on y va,
  • attends,
  • c'est cassé,
  • il s'est caché,
  • c'est chaud,
  • il est où,
  • chat,
  • chien,
  • canard,
  • Yaya,
  • Bubulle,
  • Nounou,
  • caca,
  • pipi,
  • dodo,
  • doudou,
  • chaussure,
  • bébé...

Je crois que c'est tout ? A tous les coups, j'en oublie ! Enfin bref, elle ne parle pas couramment, mais elle se fait bien comprendre dans la plupart des situations de son quotidien.

Et puis, même si on n'a jamais essayé la langue des signes (trop compliquée, pas assez utile à notre goût... très personnel, bien sûr), Choupie a quand même développé un langage gestuel. Pour le repas, par exemple, si elle pousse son assiette et sa cuillère, ça veut dire : "J'ai assez mangé." Si elle me tend son assiette, ça veut dire : "J'en veux encore." Si elle tape sa cuillère dans son assiette pour la nettoyer des restes du repas et la lève ensuite, ça veut dire : "Je veux mon dessert." Que du très logique et du très intuitif, mais je trouve ça aussi super qu'on puisse se comprendre comme ça.

En fait, je commence à distinguer la personne derrière le bébé. Et c'est vraiment ça, la magie du langage. Nous lier en tant qu'humains, nous permettre de dévoiler un bout de notre âme. Je l'avais constaté quand j'étais jeune fille au pair, ce basculement de l'étrangeté au familier, de la distance à la connivence, par le simple fait de partager quelques mots. Et en ce moment, je m'en rends compte tous les jours un peu plus avec ma toute petite fille qui parle, mon tout petit bout d'humain.