Récemment, j'ai reçu chez moi ma jumelle karmique (pour commencer cet article sur les enfantillages, je vais donc utiliser un terme qui date de nos années collège). Ça s'est évidemment très bien passé, je ne vois pas trop comment il aurait pu en être autrement (puisque j'aime cette personne de façon uniforme et constante depuis dix-sept ans, soit plus du double du temps passé avec mon mari).

Mais ce qui m'a sauté aux yeux, avec cette amie d'enfance, c'est à quel point ma vie actuelle était une vie d'adulte. En effet, puisqu'elle est venue chez moi et en semaine, c'est mon quotidien fabuleux qu'elle a pu voir de ses yeux émerveillés.

Déjà, je suis allée la chercher en voiture à la gare. Ma propre voiture, que je conduisais moi-même, puisque je suis l'heureuse détentrice d'un permis de conduire depuis quatre ans. On est rentrées chez moi, j'ai quitté mon manteau, et elle n'a pas pu louper que j'étais bel et bien enceinte (et dans le genre "chose que tu ne fais qu'une fois adulte", être enceinte, ça se pose là).

On a bu du thé ensemble (et non de l'orangina ou de l'oasis), puis j'ai fait des pâtes fraîches avec une sauce tomate au tofu hors de prix (oui, j'ai les moyens de faire des pâtes fraîches avec de la sauce tomate de luxe : grande bourgeoise, la fille). Parallèlement, je vérifiais sur mon smartphone hors de prix lui aussi (je le paye sur deux ans, pour vous donner une idée...) qu'aucune guerre civile n'éclatait sur les sites dont j'ai la responsabilité (on me paie même pour ça, oui oui, j'ai un vrai salaire tous les mois).

Après quoi, on est allées chercher ma fille de 2 ans et demi (déjà !) chez sa nounou. Car oui, je suis employée, mais aussi employeuse à mes heures perdues. On a parlé un peu avec la nounou de la matinée de Choupie, de ce qui s'était bien passé ou non (notamment du pot, qui est la question brûlante du moment), et je suis partie en disant : "Bonne journée, à demain !"

Pendant tout ce temps, mon mari (mon mari !) était chez SFR pour essayer de comprendre pourquoi on nous avait prélevé une somme monstrueuse sur notre compte commun (notre compte commun !) alors que nous venions de résilier. Quand nous avons appris que le changement de forfait de mon mari avait engendré un réengagement dont nous ne savions rien, nous avons maugréé de concert contre ces escrocs qui nous pompaient tout notre argent laborieusement gagné, comme les bourgeois moyens (les bourgeois moyens fauchés, donc) que nous sommes.

Puis j'ai proposé à ma jumelle karmique d'aller faire un tour au parc avec Choupie. Enfin, en vérité, d'aller faire un tour avec Choupie tout court, mais les tours avec Choupie nous emmènent invariablement au parc. Là-bas, nous nous sommes posées sur un banc pour discuter en surveillant Choupie qui jouait, et j'ai râlé contre ces adolescents qui squattaient les balançoires.

Je crois que c'est à ce moment que ça m'a véritablement frappée. J'étais passée de l'autre côté. 

2016-10-28_0001

Ça ne me venait même plus à l'idée qu'on puisse faire de la balançoire après 10 ans. Pour moi c'était devenu un crime de lèse-bébé que de poser ses fesses sur une balançoire quand on commençait à avoir du poil au menton alors qu'il était explicitement écrit "pour les enfants de 2 à 10 ans" à l'entrée du parc.

Pas que j'aie souvent moi-même posé mes fesses sur une balançoire ado ou adulte. Ce qu'il faut savoir, c'est que je n'ai pas aimé être une enfant. Toute ma vie consciente, j'ai voulu être un adulte, pour vivre ma propre vie et ne plus avoir personne sur le dos. Les responsabilités, très bien, je les prenais. J'avais l'habitude, puisque j'étais déjà l'aînée de ma famille. Du courage, il en faut pour être l'aîné et tout faire avant les autres, tête baissée, peur ravalée (courage petite Choupie). Moi je voulais la liberté et l'indépendance.

Alors je n'ai jamais ressenti cette nostalgie de l'enfance qui est propre, je crois, à ma génération. J'aime être une adulte, et je m'épanouis dans ma vie de mère de famille débordée. Je n'ai jamais autant aimé la vie que depuis qu'on se prend la tête sur nos factures de téléphone et que je parle couche-culotte et pipi pot avec ma nounou. 

Et pourtant... Le lendemain, je mettais mon tee-shirt licorne, je sortais mon porte-clé petit poney et j'entonnais avec entrain "Libérée délivrée" (pas "libérée délivrée" de ma jumelle karmique, hein, c'est juste arrivé comme ça au détour d'une émission télé)... des petites étincelles d'enfance qui ressortent par moments pour alléger un quotidien parfois un peu lourd à porter. Je n'ai pas le souvenir que mes parents avaient à ce point un pied (bon, n'exagérons rien, un orteil disons, un ongle d'orteil) dans l'enfance. Finalement, je suis peut-être tout de même bien une fille de ma génération...

J'espère en tout cas que ma Choupie saura profiter de son enfance et ne sera pas trop pressée de grandir (contrairement à sa maman), car si je vis mes plus belles années aujourd'hui, c'est évidemment avant tout grâce à cette petite fille pétillante et impertinente, rieuse et légère, qui, plus encore que mon porte-clé petit poney ou mon tee-shirt licorne, amène dans ma vie toute la fraîcheur de l'enfance qui pourrait y manquer.

C'est peut-être pour ça que j'aime autant être mère : pour pouvoir à volonté me replonger dans le monde des dessins animés, des coloriages et des dînettes, tout en gardant ma liberté chérie (en essayant aussi au maximum d'en laisser à la chair de ma chair) et sans la moindre culpabilité !