Cet article, ça fait trèèèès longtemps que je veux l'écrire. Ça fait même très longtemps que je l'ai écrit. Un matin, je me suis déchargée à la va-vite des mots qui tournaient sans cesse dans ma tête depuis la veille, et puis je les ai laissés là, dans un carnet, en me disant que je les mettrai au propre sur le blog plus tard.

Sauf que voilà, puisqu'ils ne m'obsédaient plus, ce "plus tard" s'est allongé sur des semaines, sur des mois. Mais à chaque fois que quelqu'un me lançait (souvent involontairement) sur le sujet, je pensais à cet article griffonné sur un feuillet à carreaux, attendant son heure. Il est 23h25, je suis seule chez moi (avec Choupie endormie) et à peu près libérée de mes obligations diverses, alors je crois que cette heure est enfin venue. (Il faut juste à présent que j'arrive à relire mes notes.)

C'est donc un article sur l'éducation (encore, oui, mais je trouve personnellement que c'est un sujet passionnant, qu'on n'a jamais fini d'explorer). Sur mon éducation, plus précisément. Et pas celle que j'ai reçue, mais celle que je donne.

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Pour tout vous dire, la question de l'éducation a le don de me mettre mal à l'aise. Surprenant, n'est-ce pas, pour une blogueuse parentale ? On pourrait me croire remplie de certitudes, que je dispenserais généreusement au plus grand nombre. Mais absolument pas. Je ne suis absolument pas sûre que ma fille soit bien élevée, et je sens toujours la honte me rougir les joues quand quelqu'un me dit que ses enfants à lui sont bien élevés. Je ne crois pas pouvoir dire la même chose. En tout cas, je ne pense pas pouvoir l'affirmer.

Objectivement, Choupie a certaines caractéristiques des enfants mal élevés : elle ne dit ni bonjour ni au revoir, pas souvent s'il te plaît et merci (aux étrangers du moins, avec nous ça va), elle ne fait pas de bisou ni de câlin hors de son entourage immédiat (Maman, Papa, Nounou, les chats). Et pour ma part, très honnêtement, au fond de moi (une fois dépassée la peur du qu'en-dira-t-on), je m'en fous un peu.

Déjà parce que je sais par expérience qu'on peut être malpoli par timidité. C'était mon cas petite : j'avais tellement peur des gens que je n'osais pas leur parler, pas même pour leur dire bonjour. J'ai dû faire un gros travail sur moi adulte pour surmonter cette timidité et devenir enfin polie (mais il y a encore des situations difficiles pour moi : me lever de ma place dans le bus pour la proposer à une personne âgée ou enceinte, je le fais encore peu, non pas parce que je ne veux pas le faire, mais parce qu'interagir avec des inconnus me demande énormément d'efforts - si j'ai Papa-chat à côté, je le missionne pour le faire à ma place).

Et je sais très bien que pour Choupie, c'est la même chose, qu'elle a peur des inconnus (je ne lui cherche pas des excuses, je ne fais pas de transfert, je sais qu'elle est aussi extrêmement timide : la présence d'inconnus la rend parfaitement mutique pendant au moins une heure et les premières minutes, elle n'ose même pas descendre de nos bras). Je ne sais pas si c'est moi qui lui ai inconsciemment transmis mes angoisses ou si c'est quelque chose qui est profondément inscrit dans nos gènes, mais je sais en tout cas que ce n'est pas de sa faute. Alors je n'insiste pas, je ne la force pas.

Et puis je ne trouve pas ça très grave parce que, sérieusement, il n'y a pas mort d'homme. Ma fille ne vous dit pas bonjour ni merci... et alors ? Votre journée va être irrémédiablement gâchée ? Votre vie va en être chamboulée ? Non, tout au plus vous allez râler contre ces parents démissionnaires et cette jeunesse perdue. 

Mais moi je m'en fiche, finalement, de votre avis, de votre jugement. Je sais que ma fille n'est pas malpolie par plaisir de l'être ou parce qu'on ne lui a pas appris. Elle l'est parce que chaque cellule de son corps lui hurle de se méfier des inconnus et qu'elle n'a pas encore réussi à les faire taire. Mais ça viendra, comme ça m'est venu, je ne me fais pas de souci. Et si vous vous mettez dans un état d'angoisse intense parce qu'on ne vous a pas dit bonjour, si cela perturbe durablement votre quotidien au point de vous handicaper, je ne saurais trop vous conseiller d'aller voir un psy : je pense que vous en avez plus besoin encore que Choupie.

Mais c'est vrai que je me demande si cette grande tolérance dont je fais preuve vis-à-vis de ma fille n'est pas finalement assimilable au laxisme qu'on reproche aux pays anglo-saxons, germaniques et nordiques (c'est fou d'ailleurs, le nombre de parents étrangers qu'on taxe de laxisme : à croire que nous sommes seuls détenteurs de la vérité éducative et que tout le monde autour de nous se fourvoie). Vous savez, celui qui crée ces enfants insupportables, tyranniques et sans limites. Peut-être que c'est ce que ma Choupie est appelée à devenir. Mais là encore, j'émets des doutes.

Pour qu'il y ait tyrannie, il faut qu'il y ait dominant et dominé. Ce n'est pas comme ça que je vois la vie. Pas chez les humains, du moins. Et encore moins dans mon propre foyer.

Je n'ai pas l'impression que Papa-chat et moi devrions prendre la place de dominants à la maison. La maison est à tout le monde, à tous ses habitants, à nous les parents, mais aussi aux enfants, et même aussi aux chats. Il y a à cela une raison simple : personne n'a d'autre endroit où aller. Choupie est trop petite pour louer un appart, et même nos chats seraient perdus dehors. Quand j'étais petite, mes parents me répétaient souvent que je devais leur obéir parce que j'étais chez eux, que c'était leur maison, pas la mienne. Et je trouvais ça profondément injuste : quel autre choix avais-je, outre celui de rester ici ? Alors non, Choupie n'est pas chez nous, elle est chez elle, au même titre que nous. Et dans notre maison, chacun doit agir dans le respect de l'autre, pour que tout le monde vive en bonne intelligence.

Conséquence, Choupie n'est pas dominante non plus. Il y a certaines choses sur lesquelles elle ne peut pas pas avoir d'emprise, sur lesquelles il est impensable qu'elle en ait. Quand je dois travailler, je dois travailler, peu importe qu'elle ait envie de jouer avec moi à ce moment-là. Quand le ménage doit être fait, il doit être fait, et si elle s'ennuie tant pis, c'est à elle de se trouver une occupation pendant que nous passons l'aspirateur ou faisons la vaisselle. Quand il est temps de faire dodo, elle doit aller au lit : elle a besoin de sommeil et nous nous avons besoin de notre soirée de répit, ce n'est pas non plus négociable. Pour l'instant, Choupie n'est pas encore bien capable de comprendre le principe de nécessité, et elle expérimente donc nécessairement la frustration. Nous n'avons absolument pas besoin de la provoquer pour lui apprendre en usant d'un pouvoir arbitraire.

L'éducation, ça peut se faire de façon tout à fait naturelle, en partant simplement du principe que chacun à la maison a des droits équivalents. Choupie a des droits et des désirs, et nous aussi. Parfois nous nous adaptons à elle, et parfois c'est elle qui s'adapte à nous. Ce n'est pas toujours agréable, ni pour elle ni pour nous, mais c'est ça vivre ensemble : être capable de faire des compromis pour les autres.

Quelles limites lui pose-t-on, alors ? Comment met-on le holà quand elle empiète sur nos libertés, si nous nous refusons à faire preuve d'autorité excessive ? Eh bien déjà, nous ne faisons pas tout ce qu'elle nous demande, je crois que vous l'avez compris. Et si elle fait quelque chose qu'elle ne doit pas faire, nous lui exprimons clairement notre désapprobation. 

Alors je vous vois venir : "Vous lui exprimez votre désapprobation ? Oh la la, mais ça fait peur ça dis donc ! Elle doit être terrorisée avec ça, tiens." Mais qui vous dit que nous souhaitons la terroriser ? Si pour vous, il faut obligatoirement en passer par la peur pour être écouté, alors peut-être devriez-vous vous poser des questions sur votre propre éducation. Moi, je ne trouve pas ça normal.

Dans une démarche globale de valorisation de l'enfant, oui, la désapprobation a un impact. Même s'il n'est pas toujours évident de prime abord, même s'il ne se traduit pas forcément par des pleurs ou une mine contrite. Je pars du principe que ma fille m'aime, qu'elle n'a pas pour but dans la vie de me contrarier et que si elle se rend compte qu'une de ses actions me cause du tort, alors elle arrêtera. Je vis peut-être dans le monde des bisounours. Peut-être. Mais si nous souhaitons vivre dans un monde tolérant et bienveillant (qui ne le veut pas ?), nous devons absolument croire que cela est possible, et en convaincre aussi nos enfants. Nous ne pouvons pas créer des adultes bons en partant du principe que les enfants sont mauvais.

Mes méthodes en cas de comportement problématique pour l'harmonie familiale, ce sont donc uniquement celles-ci : gronder (oui, gronder : je ne crois pas que ce soit antinomique avec la bienveillance : nous avons un merveilleux outil à notre disposition qui s'appelle l'intonation et qui nous permet d'économiser beaucoup de salive en longues et complexes explications concernant notre ressenti profond) et dire non. Utopique, n'est-ce pas ? Mais cela n'empêche pas d'être fermes.

C'est un fait : nous avons respectivement vingt-cinq et vingt-quatre ans d'expérience de plus qu'elle et nous savons des choses qu'elle ignore encore. Nous savons que pour ne pas s'enrhumer, il faut éviter de se promener fesses à l'air et pieds nus sur le carrelage en hiver. Nous savons que pour être en bonne santé, il faut manger autre chose que du chocolat. Nous savons que pour s'épanouir intellectuellement, il ne faut pas rester toute la journée devant la télé. Alors non, il n'y aura pas de nudisme hivernal, ni de deuxième kinder surprise, ni de troisième épisode de Masha et Michka. 

Fermes, mais pas nécessairement butés non plus. On m'a dit un jour (probablement sur ce blog) qu'admettre qu'on pouvait avoir eu un mauvais jugement faisait aussi partie de l'éducation. Que le non ne devait pas obligatoirement être définitif. Je ne me souviens plus de la personne qui est l'auteur de cette maxime (si elle se reconnaît, qu'elle se dénonce), mais ça fait à présent partie de mes mantras. J'ai le droit de dire non et oui après, si l'insistance de Choupie m'a fait reconsidérer la question. Je reste ouverte au dialogue.

Et toujours d'un point de vue optimiste, je ne crois pas que la leçon que ma fille en tirera sera : "Maman est faible, le harcèlement est une bonne méthode pour la faire céder". Choupie sait bien que sur certains points, je ne transige pas, et que trois non à la suite, c'est une fin de non-recevoir (le fait est que Maman est une sacrée tête de mule, et que si elle ne veut pas céder, tu pourras crier autant que tu veux, tu n'obtiendras rien). Mais parce que je cède parfois, elle apprend surtout que ça vaut le coup de faire valoir son point de vue, de taper parfois du poing sur la table (pas sur les gens) pour se faire écouter. C'est quelque chose que beaucoup d'entre nous n'arrivent pas du tout à faire, tout simplement parce qu'on nous a appris depuis tout petits que non c'est non et que nous devons nous soumettre sans broncher aux décisions parfois à l'emporte-pièce des plus puissants que nous.

Alors je ne suis pas en train de dire que nous sommes parfaits. Nous avons nous aussi nos dérapages, ces moments où nos gestes sont brutaux et où nos mots dépassent notre pensée (pas très "éducation bienveillante-friendly", n'est-ce pas ?). Je ne nous pose pas en modèles. D'ailleurs, Choupie n'est pas non plus un modèle d'éducation parfaitement réussie : en plus du fait qu'elle ne soit effectivement pas très polie, elle aussi a ses cri(se)s et ses colères. Mais ni plus ni moins je crois que les autres enfants de son âge. Par contre, elle n'a pas une once d'agressivité ou de méchanceté (d'ailleurs nous ne lui disons jamais qu'elle est méchante, et très souvent qu'elle est gentille : je crois au pouvoir de la suggestion). Ainsi, si on ne peut pas affirmer que notre éducation est meilleure que les autres, du moins peut-on s'autoriser à penser qu'elle n'est pas pire.

Et outre le fait que cette éducation soit clairement une revendication (pour un monde plus ouvert, plus tolérant, plus égalitaire, où chacun a pleinement sa place, du plus petit au plus grand), j'y vois un énorme avantage : elle est d'une simplicité absolue. Je n'ai jamais besoin de me demander quelle punition serait appropriée, aurait le plus d'impact : je n'en donne pas, je pars du principe que mon désaccord suffit. Et effectivement, parfois Choupie recommence les mêmes bêtises (vos enfants ne le font jamais ?), mais au bout d'un moment elle arrête, tout simplement, et puis elle passe à autre chose (tout comme vos enfants... j'espère du moins). Je n'ai pas non plus besoin de réfléchir aux limites à poser : elles sont naturelles, elles découlent du simple bon sens. Les limites, c'est tout ce qui est dangereux pour sa santé, sa sécurité ou son épanouissement et tout ce qui est irrespectueux d'autrui. 

En fait, c'est une éducation qui m'arrange, puisqu'étant parfaitement en accord avec ma personnalité et mes convictions, elle ne me demande que peu de réflexion et d'énergie. Peut-être que ce point de vue évoluera avec le temps : après tout, Choupie n'a que 2 ans et demi. Peut-être qu'il évoluera quand sa petite soeur sera là, peut-être que je me rendrai compte que non, je ne peux pas en gérer deux comme ça. Peut-être qu'un jour, j'aurai un déclic et que je comprendrai alors que je me suis complètement fourvoyée. Mais en attendant, j'ai envie de croire que c'est possible et tout me semble indiquer que ça l'est.

Alors amis utopistes, venez rêver avec moi et autorisez vos enfants à rêver avec nous. Ils bâtiront le monde de demain, et transformeront peut-être, si nous leur faisons suffisamment confiance, nos utopies en réalités.