A vrai dire, je pensais publier le prochain billet, qui vous le verrez est assez spécial, directement. Et puis je me suis dit que ce serait peut-être mieux de publier celui-ci avant, pour son caractère particulier. En effet, sur ce blog, j'ai souvent évoqué ce que je n'avais pas aimé dans mon éducation (celle que j'ai reçue). Ce n'est guère étonnant : j'y parle beaucoup d'éducation et j'ai construit la mienne (celle que je donne) en opposition à celle de mes parents (celle qu'ils m'ont donnée). J'opposais leur intransigeance à ma magnanimité, leur regard critique à ma bienveillance, leur sévérité à ma douceur (magnanimité, bienveillance et douceur souhaitées en tout cas, pas forcément toujours appliquées).

Mais je dois avouer qu'à mesure que le temps passe, je vois différemment cette éducation que j'ai reçue. Déjà parce que je me rends compte que je n'échappe pas à certains travers que je critiquais, comme les cris de temps en temps, le rejet de mes enfants à certains moments (je veux du temps pour moooi !) ou le refus de négociation dans certaines circonstances. Et puis parce que j'en vois aussi des aspects que je ne voyais pas avant : peut-être qu'ils me semblaient alors naturels et que je me suis rendu compte que ce n'était pas le cas ? Enfin j'ai réalisé que pour certaines choses, je les ai sans doute mal jugés, qu'il y avait une réelle philosophie d'éducation là où je voyais du conformisme à un modèle dépassé, et une implication discrète mais certaine là où je voyais un jmenfoutisme global (genre "ce qui compte c'est notre travail, les enfants s'élèveront bien tout seuls").

Et parce que j'ai beaucoup critiqué mais que, bien souvent, je me rends compte que je partage tout à fait les préceptes qui ont visiblement guidé notre éducation, je me disais que ce serait pas mal d'écrire cet article-là, à cette place-là.

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Je pense que le plus évident, c'est cette liberté dont on bénéficiait enfants. Je n'ai jamais eu l'impression de jouer avec mes parents sur le dos, ou me surveillant étroitement. Lorsque j'avais besoin de m'isoler, j'allais dans ma chambre comme la plupart des enfants/adolescents, mais je pouvais aussi aller grimper sur un arbre du jardin pour y méditer sans rien dire à personne et sans que mes parents ne s'en préoccupent spécialement. Je suis incapable de dire où mes parents étaient et ce qu'ils faisaient dans mes souvenirs de jeux à la maison. Le contre-coup négatif de cela, c'est que j'ai eu l'impression que nos parents (à part en de rares occasions) ne jouaient jamais avec nous, ne nous "faisaient" rien faire. Clairement ce n'étaient pas des experts en travaux manuels et jeux collectifs, et on ne peut pas dire que nous étions très stimulées à la maison au niveau psychomoteur. 

C'est cependant un mode d'interaction adultes/enfants que j'ai intériorisé très profondément puisque même quand j'étais au pair, j'ai toujours dit que j'étais garde d'enfant et non animatrice de camp de vacances, et que par conséquent il ne fallait pas attendre de moi une succession trépidante d'activités physiques et artistiques, étant adepte du droit à l'ennui. Avec mes propres enfants, je suis un peu moins catégorique. Quand je le peux (en ce moment avec Kitty bébé, pas souvent...) je propose à Choupie des activités, des jeux ou des promenades. Je reste persuadée que c'est aussi (et surtout) bon pour elle de se trouver ses propres activités, d'avoir ses propres jeux, mais j'avoue que j'ai parfois envie de prendre un peu ses apprentissages en main... ou que j'en ai tout simplement marre de l'entendre réclamer la télé ou du chocolat (ce qui est chez elle une manifestation d'ennui).

J'ai aussi apprécié qu'on n'ait pas croulé sous les activités extra-scolaires et qu'on nous ait toujours laissé choisir celles que nous désirions. Ainsi, j'ai eu un parcours extra-scolaire hétéroclite, mêlant danse une année, poney une autre, théâtre quelques années, piano deux ou trois ans... Alors c'est vrai, du coup, je n'ai jamais rien approfondi. Peut-être que si mes parents avaient insisté, je serais aujourd'hui jockey, comédienne ou pianiste... ou au moins serais-je capable de monter un cheval au galop sans trembler, de m'exprimer en public avec aisance et naturel, ou de jouer un air (autre qu'Au clair de la lune) au piano. Voire les trois à la fois. Mais le but de nos parents a toujours été avant tout de nous divertir (et peut-être de se débarrasser de nous un après-midi par semaine ?), ils n'ont jamais essayé de faire de nous des artistes ou des athlètes. Et je les en remercie. Moi les petits qui, après l'école, ont encore un agenda de ministre à honorer, ça me fait de la peine. Et clairement ce n'est pas non plus ce que je souhaite pour mes enfants. Qu'elles puissent voir et faire des choses différentes, oui, que cela les prive de leurs jeux libres dans le calme (ou pas) de la maison et leur mette une pression supplémentaire en dehors de l'école, non. Evidemment si elles se prenaient de passion pour une activité en particulier au point de vouloir en faire à haut niveau, ce serait différent, mais je ne pense pas que ce cas concerne la plupart des enfants.

Je dis aussi souvent, et cela va avec le reste, que mes parents étaient des sortes de hippies. Ils avaient une certaine excentricité, c'est certain, mon père avec sa passion pour les filles à poil bandes-dessinées et ma mère avec ses 25000 chats. Mais surtout ils n'avaient pas cette rigueur qui semble indispensable dans certaines visions de l'éducation (j'en ai fait l'expérience lors de la visite l'école de Choupie : "Noé, ne touche pas à ça, Maxou, reviens par là...").

La télé n'était, par exemple, pas limitée. Nous la regardions aussi longtemps que nous le souhaitions en rentrant de l'école (génération Minikeums !) et nous regardions également des films en boucle jusqu'à les connaître par coeur (notamment les Disney). Je trouve d'ailleurs assez paradoxal qu'une génération qui est tellement attachée à la culture télévisuelle et cinématographique de son enfance (ne sommes-nous pas heureux d'entonner en choeur "Mélissa non ne pleure pas" ou "L'air du vent" ?) limite à ce point l'exposition de ses propres enfants à ces mêmes vecteurs culturels... Et pour le coucher, pour ne citer que ces deux exemple, pareil. Nous nous couchions assez tard (21h : je n'ai pas le souvenir de m'être jamais couchée plus tôt) et si en semaine nos parents se tenaient plutôt à cet horaire, les exceptions étaient nombreuses, et envisagées sans drame. Je n'ai pas l'impression d'être moins intelligente parce que j'ai été couchée plus tard que la moyenne ou parce que je regardais pas mal la télé. Mais c'est vrai qu'il est dur d'évaluer son propre degré d'intelligence : forcément l'intelligence supérieure à la nôtre nous dépasse et il est compliqué de la concevoir (je ne sais pas si beaucoup de gens se disent : "Je suis bête et limité", je suppose que les gens pensent plutôt avoir leur propre forme d'intelligence, fût-elle incomprise du reste du monde - et c'est parfois le cas). Ce que je peux dire objectivement, c'est que cela ne m'a pas empêchée de relever la plupart des challenges que le système scolaire puis professionnel me présentait. 

En tant que mère, je suis souvent moins cool que je le désirerais. Il m'arrive en effet très régulièrement de décoller Choupie de la télé, de lui dire "non" quand elle me la réclame et même d'en débrancher la prise pour qu'elle ne puisse pas la rallumer. Pourtant je sais qu'au bout d'un moment elle s'en lasse d'elle-même, mais il est dur d'aller contre cette conscience parentale qui me hurle dans les oreilles que la télé est néfaste. On lui laisse regarder tout de même, je pense, beaucoup plus que les autres enfants "de bonne famille" (tout cumulé, ça se compte plus en heures qu'en minutes). Je suis aussi assez nerveuse quand, chez mes parents ou mes beaux-parents, le repas est servi tard et qu'à 21h (c'est aussi mon horaire de référence en ce moment, même si j'aimerais progressivement le ramener à 20h30 pour l'école), Choupie n'est pas au lit et Kitty pas en train de téter tranquillement sur le canapé. Pour autant, je ravale la plupart du temps mon stress, j'évite d'en faire une affaire d'Etat et de révolutionner la maisonnée pour que le repas soit prêt à 19h tapantes, et je crois qu'en cela, je suis plutôt la digne héritière de mes géniteurs... 

Mes parents n'étaient pas non plus des ayatollahs de la nourriture saine. Tous les soirs ou presque c'était menu unique pâtes/jambon. Et si j'ai bien le souvenir de négociations et menaces sans fin pour nous faire manger notre viande (ironie du sort), je n'ai pas le souvenir qu'il en ait été de même pour les légumes. Nos parents ne nous faisaient pas d'épinards ou de brocolis, et ne nous obligeaient pas à manger du poisson que nous détestions (aujourd'hui encore, par contre, je me demande si c'est pour cela que j'ai une aussi mauvaise mémoire). Nous mangions très peu de bonbons, car mes parents n'en achetaient pas, par contre les placards étaient toujours remplis de gâteaux industriels, que nous mangions (à l'adolescence surtout) par paquets entiers. Sur ce point, je dois reconnaître que je suis encore moins ferme que mes parents, puisque nous n'obligeons pas Choupie à manger, et qu'il y a bel et bien des bonbons dans le placard (et des gâteaux industriels, quoi que je limite). Mais j'en ai retenu en tout cas qu'il n'y avait pas d'obligation à faire manger aux enfants des aliments qu'ils n'aimaient pas, et de faire des légumes frais à tous les repas...

Le brossage des dents était aussi pour le moins aléatoire. J'ai une mauvaise mémoire (sûrement la faute au manque de poisson, donc), mais je n'ai pas le souvenir que mes parents aient jamais insisté pour que nous nous lavions les dents. Et ils étaient médecins ! Ça peut sembler invraisemblable et risqué, mais nous n'avons eu aucune carie pendant notre enfance. Par contre depuis que je me lave consciencieusement les dents deux fois par jour, je les enchaîne (et mes soeurs qui, me semble-t-il, sont moins assidues n'en ont toujours aucune)... De là à dire que c'est un complot du lobby des dentistes, il n'y a qu'un pas... que je ne franchirai pas, mais avouez que... Bref, je ne poursuis pas non plus ma fille aînée (la plus jeune n'ayant qu'une dent, c'est plus simple) dans toute la maison avec une brosse à dents. Elle le fait une à deux fois par jour, plus ou moins consciencieusement, et pour l'instant je m'en satisfais...

De façon générale, nous avons été élevées sans être excessivement couvées. Nous jouions avec des animaux (des chats griffus et des chiens plus gros que nous), mangions des fruits non lavés, de la la terre, des escargots crus (vivants pour être précise), des crottes de chat (si si, ma plus jeune soeur en tout cas ! et vous voulez savoir la meilleure ? aucune de nous n'est immunisée contre la toxoplasmose...), nous grimpions aux arbres aussi haut que nous le pouvions, escaladions des falaises à mains nues, faisions du vélo sans casque, rentrions de l'école sans chaperon, nous n'avions pas de parc et la plupart des escaliers, pas de barrière. Mes parents sont, je crois, de nature confiante, envers les autres, leur environnement, leurs enfants... Et je dois dire que je le suis plutôt aussi : pour moi c'est une qualité.

Alors voilà, en racontant tout cela, vous allez peut-être croire que chez moi, c'était la fête à la maison... Pas du tout ! Comme j'ai pu vous le dire par ailleurs, il y avait aussi des engueulades et des punitions, des cris et des tapes... Cependant, j'ai réalisé dernièrement que contrairement à ce que j'avais peut-être pu penser, notre éducation n'avait pas été uniquement faite de libéralisme teinté d'indifférence et ponctué de crises d'autorité illégitimes. Nos parents avaient aussi une démarche éducative consciente en notre faveur.

Déjà, parfois maladroitement il est vrai, nos parents ont toujours souhaité notre réussite scolaire. Dès la primaire, nous nous faisions traiter de cancres quand nous ramenions des B au lieu de A (oui notre école avait un système de notation à l'américaine). Ambiance. Evidemment je ne cautionne pas la forme, mais cela témoigne d'un réel intérêt pour notre futur. Nos parents s'intéressaient également à nos devoirs (même s'il s'agissait plus de vérifier que d'aider) et nous faisaient faire des cahiers de vacances tous les étés. Personnellement, je suis plutôt contre les devoirs (interdits depuis 1956...) et les cahiers de vacances, et plutôt pour que l'école reste à l'école, et si je pense évidemment aider mes enfants avec leurs devoirs (tout en pestant très certainement contre les professeurs qui les prescrivent), j'éviterai je pense de stigmatiser chaque note moyenne et de les faire travailler pendant leurs congés bien mérités (mais bon, je verrai bien comment je réagirai sur le coup, je sais qu'on peut vite devenir obsessionnel quand il s'agit de l'avenir de nos enfants...).

Nous avons aussi toujours eu beaucoup de livres à disposition. Je n'ai pas le souvenir que nos parents nous les lisaient le soir (s'ils l'ont fait, ils ont en tout cas arrêté assez tôt) mais je me souviens de livres que moi j'ai lus mille fois : les petits livres Découvertes Gallimard avec leurs feuillets transparents, une bible pour enfants avec des illustrations que j'adorais, un livre avec des photos magnifiques de l'évolution du bébé dans le ventre (que j'ai essayé de racheter sur Internet lors de ma première grossesse et que je n'ai jamais retrouvé)... Puis plus tard les Alice détective de la Bibliothèque Verte et les Petites filles modèles... Et si nous ne sommes nous-mêmes pas toujours assidus à lui lire (elle a une histoire tous les soirs, mais souvent la même car c'est elle qui choisit et les enfants sont naturellement néophobes), Choupie a déjà une énorme bibliothèque (et Kitty des petits livres en tissu car il faut bien commencer quelque part !)...

Autre chose : nos parents ont pensé à assurer également notre confort financier en épargnant pour nous. Et plutôt trois fois qu'une puisqu'ils ont multiplié pour nous les livrets A et livrets jeune (qu'il a fallu fermer en catastrophe à l'âge adulte puisque c'est illégal d'avoir des livrets A dans plusieurs banques). Ca peut paraître évident, mais je ne crois pas que beaucoup de familles le fassent, épargner pour leurs enfants. Leur ouvrir un livret pour y verser les cadeaux en liquide de la famille, sûrement (quoique pas systématiquement), mais maintenir des versements réguliers sur ces livrets au fil des années, je ne crois pas. C'est ainsi que nous nous sommes retrouvées à l'âge adulte avec un joli pactole (que nous avons malheureusement dépensé trop vite entre les études, le permis, les voitures etc. mais bon il faut bien que l'argent serve). Et encore, rumeur ou vérité, il paraît que nos parents, à leur divorce, nous en ont repris une bonne partie, par vengeance envers l'autre ou pour leurs projets... Pour notre part, nous mettons 50€ tous les mois sur le livret A de Choupie depuis ses 2 ans, et nous ferons normalement la même chose pour Kitty quand elle aura le même âge. Ce qui devrait leur faire une jolie somme pour leurs études (et je me suis évidemment jurée de ne jamais toucher à l'argent mis de côté pour nos filles). A côté de ça, nous n'épargnons pas pour notre propre compte (tout simplement parce que nous n'avons pas/plus assez de marge pour le faire)... mais ça me semble moins important.

De façon peut-être plus anecdotique, mais qui me frappe dans mon propre quotidien avec mes enfants, j'ai apprécié que mes parents ne soient pas vulgaires avec nous. Petites, nous ne disions pas de gros mots, et je ne crois pas que nos parents en disaient devant nous. Ça fait une différence avec Choupie, qui en dit beaucoup plus que je ne le voudrais. Oh rien, de très grave, des "ça pue" ou "c'est dégueulasse", au pire un "putain" qui ressemble plus à "Pétain" (tout aussi vulgaire !) de temps à autre... Mais pour moi qui ai été élevée sans grossièreté, je trouve que c'est déjà trop. Par contre ça ne semble pas choquer son père, donc je suppose que les règles étaient moins strictes à ce sujet chez lui. D'ailleurs il n'hésite pas à leur dire qu'elles sont "chiantes", quand je préfère (généralement) employer l'adjectif "pénible". Chez mes parents, ce qui revenait tout le temps, c'était "casse-pied". Certes ce n'est toujours pas très bienveillant, mais nous aurions pu leur casser bien d'autres choses bien moins sortables en bonne société.

Enfin, ce sont évidemment des marqueurs sociaux, pas forcément accessibles à tout le monde, mais j'ai trouvé mon enfance extrêmement riche en expériences. Outre les activités extra-scolaires, nous avons appris à nager avec un maître-nageur en piscine, et pouvions pratiquer à la mer en été, et nous prenions des leçons de ski chaque hiver (perso je n'ai jamais aimé ça et c'était une corvée... mais si je n'avais pas essayé, je ne l'aurais jamais su...). Nous avons également appris à faire du vélo dans la cour de notre maison (qui tournait en rond autour d'un îlot de végétation, ce qui me valait immanquablement un vélo au guidon tordu au bout de quelques mois), avec puis sans les petites roues... Que des choses que Papa-chat, a contrario, n'a pas apprises dans l'enfance. Evidemment, rien de tout cela ne m'est essentiel dans mon quotidien, mais c'est tout de même utile de pouvoir barboter dans un lac sans crainte ou d'envisager de me déplacer à vélo en l'absence de voiture. Et à part pour le ski (que je déteste toujours et qui est largement hors budget familial), j'espère pouvoir apprendre ces choses à mes filles également, même si on se passera certainement de maître-nageur personnel et de cour en rond...

Ce qui ressort je crois après ces trois ans et demi de maternité, c'est une certaine tendresse envers mon enfance, qui n'était pas là auparavant. Je n'ai pas aimé être un enfant, et j'en ai rendu mes parents largement responsables. Je me sentais sans cesse restreinte et injustement brimée. J'ai réalisé en devenant mère à mon tour que ce n'est pas facile d'être parent, et que les miens avaient sans doute fait de leur mieux. Peut-être même mieux que moi (qui me demande régulièrement si je suis bien sur la bonne voie, si je ne suis pas en train de créer de jolies petites névrosées profondément antisociales). Du moins, même si nous trimballons nos casseroles, mes soeurs et moi sommes plutôt intégrées socialement et heureuses dans nos vies. Je crois que de toute façon la grande leçon qu'on tire (si on a quelques neurones et un brin d'empathie) de cette expérience, c'est que sauf cas extrême (parents maltraitants ou volontairement absents), on ne peut pas juger la parentalité des autres. Y compris de nos propres parents.