Vous commencez à le savoir, la "politique" m'intéresse. Je mets cependant le terme entre guillemets, car il prête à confusion : ce ne sont pas les politiciens qui m'intéressent. Je hais au contraire le culte de la personnalité qui caractérise l'engagement politique aujourd'hui, ce phénomène qui consiste à boire les paroles d'un candidat sans esprit critique. Ça, c'est pour moi faire de l'anti-politique (la politique, dans mon esprit, c'est s'intéresser à la vie de la cité, pas se chercher un gourou). Concrètement, je me fiche de la tête tant que les idées y sont, et si j'ai bel et bien mon candidat chouchou, je le considère malgré tout comme interchangeable. 

Bref, j'aime réfléchir à comment améliorer la vie des humains assemblés en société. Pour moi le volet social est donc plus qu'important, il est primordial. J'ai entendu deux fois récemment (ça peut ne pas paraître énorme, mais ça m'a semblé une telle énormité, justement...) que la politique ne devrait pas se mêler de social. De quoi devrait-elle se mêler alors ? D'économie ? Mais l'économie est au service du bon fonctionnement des sociétés humaines. Si on occulte le côté "société humaine", alors on théorise dans le vide. C'est super ce bel argent qui vole de banque en banque, d'état en état... mais si personne n'en profite, ou juste une poignée, c'est tout de même dommage !

J'aime cette thématique, mais comme je vous l'avais dit, je ne pensais pas en parler ici. Parce que ce n'est pas le thème de ce blog. Le thème de ce blog, c'est notre vie de famille, plus ambitieusement le développement de l'enfant, plus ambitieusement encore devenir parent, et immensément ambitieusement (soyons fous) éduquer ses enfants. Mais je crois que justement, par ce bout-là, je peux raccrocher mes pensées d'aujourd'hui. Si si, vous allez voir.

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Aujourd'hui, je me suis sentie révoltée. Tout a commencé sur Facebook. Tout commence souvent sur Facebook. J'ai découvert une page, aimée par un de mes amis (s'est-il abonné volontairement dessus ou est-ce une facétie de son smartphone, peu importe au fond : cette page existe), qui se disait "anti-cas sociaux" ("cas soc'" dans le jargon, "cassos" en français très approximatif). Pas anti-précarité. Ça, j'aurais pu comprendre, j'aurais même applaudi des deux mains. Non, anti-cas sociaux. Contre les gens dans la merde, quoi. Parce que ce n'est pas assez qu'ils soient dans la merde, on va rajouter une bonne dose de haine par-dessus le tout, afin qu'ils sentent bien à quel point leur vie pue. Une page fustigeant, pour résumer, toutes les initiatives prises par le gouvernement (ou envisagées par les candidats à la présidentielle) pour réduire la pauvreté et la fracture sociale. Tout ce qui en somme peut être assimilé à de l'assistanat.

Je vais vous faire une révélation : je suis une assistée. Ben oui, je ne paie pas d'impôts et je touche quelques aides sociales. C'est donc vous, braves gens, qui payez une partie de mes dépenses quotidiennes (enfin, sauf pour ceux qui vivent à l'étranger, évidemment). Je veux bien reconnaître que je suis une assistée classieuse (si si). Je parle bien, j'écris sans faute (ou presque), je m'habille "normalement" (j'ai peu de vêtements et quelques uns qui sont troués, mais de loin je fais illusion), je ne vis pas en HLM. Je me paie même le luxe d'avoir fait des études et d'avoir un travail. En réalité, je suis une assistée chanceuse : je viens d'une famille bourgeoise et éduquée (j'ai quatre bac+10 parmi mes parents et grands-parents... pas mal, sur six, n'est-ce pas ?), j'ai donc eu une enfance favorisée et un accès à la culture facilité. Ce qui fait que je m'en suis toujours sortie.

Au quotidien, je ne suis d'ailleurs pas à plaindre : je mange à ma faim, j'ai les moyens de me soigner, j'habite un appartement de bonne taille (au milieu de nulle part, certes), je me fais régulièrement de petits plaisirs (non, je ne parle pas de ce genre de petits plaisirs, bande de pervers !). C'est sans doute un peu abusé de dire que je suis pauvre (je le dis quand même, car je pense que c'est important de montrer que oui, les pauvres peuvent être des personnes fréquentables, des personnes normales, des personnes comme vous et moi - surtout comme moi du coup -, que ce ne sont pas des sortes de cafards regroupés en colonies miteuses qui sucent la moelle de la bonne société en se complaisant dans leur misère).

Mais clairement, je n'ai pas des ambitions de classe moyenne. Partir en vacances plus d'un weekend par an ? Impossible. Manger bio fréquemment ? Pas tenable. Devenir propriétaire ? Douce utopie. Le seul vrai luxe que je peux me permettre, c'est de faire des enfants (c'est sûrement pour ça d'ailleurs que lesdits cas soc' en font beaucoup - du moins dans l'imaginaire collectif). Et enlevez-moi mes aides de la CAF, je serai bien embêtée pour payer mes factures.

C'est probablement de là que vient ma soif de justice sociale. Sans doute que si j'avais suivi le chemin de mes parents, si j'avais le même niveau de vie qu'eux, je n'y serais pas aussi sensible. J'ai vu récemment un sondage disant que les gens au niveau de bonheur le plus élevé votaient Fillon ou Macron. D'abord surprise (ah bon, quand on est heureux, on n'est pas utopiste ?), j'ai rapidement compris : les gens déjà heureux, ce sont ceux qui ont le plus intérêt à ce que rien ne change en profondeur.

Je ne crois pas être malheureuse fondamentalement (tous les soirs au contraire, je remercie Dieu pour tout ce que j'ai, en particulier mes deux filles) (et d'ailleurs la parabole qui me traumatise le plus, c'est celle de Job : celui qui nage dans le bonheur, et à qui Dieu retire tout, afin d'éprouver sa foi), mais c'est vrai que je sens cette colère des classes ouvrières qui gronde en moi, la colère de cette classe qui au fond envie les autres et voudrait tout casser pour un peu plus d'égalité (il y a eu des précédents, malheureusement soldés par le retour d'une oligarchie, qui n'est certes plus celle du sang, mais du "mérite", dans tout ce que ce terme a d'ambigu - il faudrait un article entier dédié au culte du mérite dans nos sociétés et tout ce qu'il a de fallacieux... mais je ne sais pas si j'arriverais à rattacher ça à la thématique famille... quoique...) (tremblez, ce n'est peut-être pas le dernier article du genre).

On en vient à Choupie (promis promis). Je me sens révoltée, mais clairement, je ne sais pas quoi faire de cette révolte. J'ai presque 29 ans, et je commence à me faire vieille. Si si. Trop vieille en tout cas pour opérer un virage à 360°, m'inscrire à Sciences Po, intégrer l'ENA et devenir la première Présidente de la République Française (oui oui, j'ai bon espoir d'être la première, qu'une autre nettement moins portée sur le social ne le devienne pas avant moi). Mon avenir n'est certes pas tout tracé, mais je sais déjà que certaines choses me seront impossibles, que j'ai loupé le coche. C'est dommage, mais bon, on ne peut pas rejouer le match : à 18 ans, je n'étais pas assez mature pour me poser toutes ces questions-là, et personne ne m'avait laissé entendre qu'elles pourraient être intéressantes. Enorme lacune dans mon éducation, à mon sens.

Bref, à part en parler, saouler les gens, faire la relou qui est toujours là pour dire : "Attention, cette réflexion-là relève de l'a priori de classe : tu ne le fais pas exprès, mais c'est extrêmement discriminant !", ma marge de manoeuvre est minuscule. Mais comme je vous l'ai dit, j'ai une immense richesse : je suis mère (faute d'être maire). Ouh que c'est cliché de dire ça, mais que c'est vrai, pourtant ! Mes enfants sont un facteur limitant pour le présent (on ne va pas se mentir : ils phagocytent une bonne partie de mon argent et de mon temps), mais une chance infinie pour l'avenir. Je mourrai sans doute sans avoir accompli grand-chose, mais entre-temps j'aurai donné à la société des citoyens sensibilisés à ces problématiques, empathiques et altruistes, qui auront toutes les cartes en main pour changer les choses. Evidemment, je ne peux pas forcer Choupie à faire de la politique, mais j'ai bon espoir qu'elle se retrouve en capacité de faire un peu plus que son écrivaillonne de mère.

Et quand bien même elle ne ferait rien de plus, en mettant au monde deux enfants, j'aurai doubl l'impact de ma pensée (évidemment rien ne me dit qu'elles ne deviendront pas d'épouvantables capitalistes, mais je crois qu'alors, je pourrai bel et bien me dire que j'aurai tout raté...). Et si elles font elles-mêmes deux enfants chacune, il sera sextuplé. Et ainsi de suite. Alors oui, à ma façon, je crois qu'au final, je change un peu le monde.

(Je me rends compte que cet article ne dit pas le quart de ce qu'il pourrait dire sur les "cas sociaux", ces nouveaux boucs émissaires - et puis là on peut y aller, on peut s'acharner : le propre du cas social, c'est qu'il n'a pas les moyens intellectuels et culturels de se défendre. Un pauvre qui se rebiffe, ce n'est plus un cas social, c'est une personne en difficulté financière, rien à voir. Pourquoi il n'y a jamais un Kévin chômeur en jogging Adidas qui vient expliquer à grand renfort de wesh qu'il n'est pas un rebut de l'humanité et qu'il a le droit au respect, à votre avis ? Mais bref, pour le coup, on s'éloignerait carrément de notre thème...)