J'ai un aveu à faire : j'admire les mères modèles. Quoique la mode soit de faire la part belle aux parents indignes, j'aurais aimé être moi-même une mère modèle. Vous savez, de celles qui cuisinent pour leurs enfants, qui leur fabriquent des activités Montessori et qui n'élèvent jamais la voix. Bon, je ne vais pas mentir, moi aussi je fais "gna gna gna" quand j'en entends dire que leurs enfants ont fait telle chose merveilleuse, qu'ils sont plus intelligents que tout le monde et que c'est grâce à elles. Je me moque, certes, mais je suis jalouse, en fait.

Je me demande où elles trouvent le temps de faire tout ce qu'elle font alors que quand Papa-chat rentre du travail et me demande ce qu'on a fait nous, ma réponse est invariablement : "Rien" (enfin, si, des fois je lui dis que Choupie a mangé un yaourt trouvé dans la poubelle ou qu'elle a décidé de vider la litière sale du chat à la main). Je sais bien, pourtant, que mes journées et les leurs ont le même nombre d'heures. En fait, je suppose que pendant que je végète sur internet en répétant que je veux mourir, elles épluchent des rutabagas pour leur délice de légumes oubliés, et que pendant que les rutabagas mijotent (tandis que moi je suis toujours vautrée et agonisante), elles préparent un parcours sensoriel avec des prospectus, de la litière pour chats (propre, chez elles) et de la mousse isolante pour grenier. J'aimerais avoir l'énergie de faire tout ça, mais il faut croire que je ne suis pas ce genre de mère-là.

J'ai mis longtemps, très longtemps à réaliser pourquoi les gens disaient toujours qu'ils avaient compris leurs parents quand ils étaient eux-mêmes devenus parents (j'en ai peut-être même déjà parlé ici, ou était-ce sur le blog précédent ? je ne sais plus). C'est venu lentement, mais maintenant je sais. Je sais à quel point c'est dur de rester calme quand notre enfant hurle pour une raison qui nous paraît absurde. Je sais qu'on peut en venir à détester la chair de notre chair à certains moments et à lui vouloir du mal. Je sais comme c'est fatigant d'être parent et comme on est crevé le soir. Je sais que c'est complètement différent de s'occuper de nos enfants et de s'occuper de ceux des autres.

Ceux des autres représentent une responsabilité temporaire alors que les nôtres font partie de notre vie. Ceux des autres, on les rend à la fin de la journée : ce n'est pas notre film qu'ils interrompent de leurs pleurs, ce n'est pas notre sommeil qu'ils piétinent avec leurs cauchemars. Ceux des autres, on s'en fout au fond qu'ils soient gentils, méchants, sages, pas sages, câlins, bagarreurs, intelligents ou bêtes. Ce n'est pas notre souci, ce n'est pas à nous de les élever. On n'attend rien des enfants des autres, alors qu'on attend tout de nos enfants : ils sont notre fierté, passée, présente et future.

choupie-bonnet

Oui, ça y est, j'ai compris mes parents. J'ai compris pourquoi ils étaient aussi agressifs et aussi exténués, pourquoi ils n'écoutaient pas quand on parlait, pourquoi ils nous punissaient au moindre écart. Je sais maintenant qu'il ne s'agissait pas une méthode d'éducation stupide et égoïste, mais qu'ils faisaient ce qu'ils pouvaient avec leur sensibilité et leurs moyens. Comment ai-je pu ne pas le voir avant ? C'est sans doute moi qui étais stupide et égoïste.

Cela ne signifie pas que je veux élever mes enfants comme j'ai été élevée. C'était un autre temps, un autre contexte. Il n'y avait pas internet, mes parents n'avaient sans doute pas beaucoup l'occasion de discuter éducation avec d'autres parents, ils travaillaient tout le temps, partaient tôt et rentraient tard. Moi j'ai ce luxe d'avoir le temps et la possibilité de m'interroger, de pouvoir le dire quand je suis au bord du burn-out et d'avoir de gentilles personnes pour me donner des conseils tirés de leur expérience ou pour me dire tout simplement qu'elles vivent la même chose (ce qui est déjà un réconfort).

Je ne suis pas une mère parfaite, je ne sais pas faire ça. Ma fille mangera forcément des choses trop grasses, trop salées et trop sucrées, elle jouera aux barbies putasses, regardera des dessins animés débiles et m'entendra sûrement crier plus d'une fois. Elle ne sera probablement pas surdouée, sa maîtresse la trouvera peut-être trop bavarde ou trop effacée, je n'exiberai pas sur Facebook des bulletins scolaires remplis de smileys. Possible qu'on m'appelle même "mère démissionnaire" parce que je ne lui aurai pas appris à lire avant 6 ans et que j'aurai systématiquement piscine le jour des sorties scolaires. Quand elle sera plus grande, Choupie aura sans doute une liste longue comme le bras de choses à me reprocher.

Ce n'est pas pour autant que je ne veux plus le meilleur pour elle. Mais je crois que j'ai un peu changé d'avis sur la définition. A mon sens, le meilleur pour elle, c'est qu'elle prenne du plaisir à vivre et qu'elle se sente libre de faire ce qu'elle a envie (au sein des limites fixées). Si ça implique de manger (parfois) des cochonneries et d'avoir des jouets en plastoque moches, eh bien ce n'est pas un drame. Au moins elle aura des sujets de discussion avec ses copains ("Les frites, c'est bon mais la pizza, c'est délicieux, et Hello Kitty, elle est plus belle que Miffy !"). En tout cas, le meilleur pour moi, c'est de cuisiner quand j'en ai vraiment envie, de m'occuper des projets qui me tiennent à coeur plutôt que de faire de ma maison une réplique du cirque Zavatta et de réussir à extérioriser d'une façon ou d'une autre la colère et la frustration que je sens en moi souvent parfois.

Si possible pas en criant, certainement pas en tapant, et en évitant au maximum de punir. Je n'ai pas abandonné complètement mon projet éducatif en comprenant que ce serait difficile. Je veux toujours qu'elle se sente libre, aimée et écoutée. Mais je sais que ça ne passera pas forcément par les nouvelles pédagogies et l'éducation bienveillante que j'ai pu idolâtrer. Je crois que chaque jour il faudra réfléchir pour trouver notre équilibre entre conformisme et modernité, hors des sentiers battus, loin des idées toutes faites.