Ca y est, tu es décidé, tu vas, malgré tout, faire un enfant. Pour en profiter à fond, tu as même décidé de te consacrer entièrement à ton bébé. Tu prends un congé parental, ou alors tu es tout jeune, tout frais sorti des études, et tu prends la décision radicale de ne jamais commencer à travailler. Ça te semble un bon plan. Tu te vois déjà passer un coup de balai le matin, puis glander toute la journée devant Derrick en mangeant des Pringles pendant que ton bébé joue tranquillement dans son parc. Eh bien crois-le ou non, mais tu vas déchanter !

1) Tu vas vite découvrir la clause tacite qui te rend responsable de tout ce qui ne concerne pas le travail de ton conjoint. Sauf négociation préalable, tu devras donc gérer le ménage, mais aussi l'administratif et les soucis pratiques. Que votre maison ressemble au souk de Marrakech, que la CAF vous ait retiré fourbement vos allocs ou que vous ayez absolument besoin d'une nouvelle voiture pour pouvoir sortir de ce trou, ce sera ton combat. Ce n'est pas que le conjoint travailleur refusera de t'aider si tu lui demandes gentiment, c'est juste que ce n'est pas son problème à la base. Quand il rentre du boulot, ton conjoint met son cerveau sur off. Le tien est en veille 24h/24. 

2) Tu ne connaîtras pas le bonheur de retrouver ton enfant. Ses bêtises et ses mimiques ne te feront jamais autant rire qu'elles feront rire ton conjoint. Pour toi, sa présence sera normale, limite étouffante à certaines heures de la journée. C'est vrai qu'après une longue sieste, une nuit complète (on peut rêver) ou même une douche d'une demi-heure pendant laquelle ton petit amour aura été gardé par l'autre parent, tu pourras éprouver de la joie et de l'attendrissement à sa vue. Mais ce ne sera jamais le soulagement intense de l'être à qui il a manqué une partie de soi pendant sept heures d'affilée.

3) De même, tu ne seras jamais aux yeux de ton enfant le "parent cool". Tu seras pour lui le parent normal, le parent référent, à qui il confie ses tristesses, ses angoisses et ses crises de nerf.

J'ai à ce propos une intéressante théorie sur l'origine des mots "papa" et "maman" (qui se ressemblent dans la plupart des langues) : quand l'enfant voit son papa qui rentre du boulot (car c'est souvent le papa qui rentre du boulot), il lui raconte joyeusement sa journée à coup de "papapa", "dadada" etc. (papa/daddy/...) alors que quand l'enfant réclame sa mère, il le fait en geignant : "meumeu", "minmin" etc. (maman/mummy/...). C'est une théorie, hein. Mais chez moi ça se vérifie, alors que ma fille ne sait absolument pas parler

4) Tes journées seront toutes un remake du supplice de Sisyphe. Ranger, changer, nourrir, ramasser, consoler, nettoyer, étendre le linge, plier le linge, faire la vaisselle, balayer, ranger ranger ranger.

betiseOups.

5) Tu deviendras une sorte de monstre à deux têtes. Le film de ta vie pourra s'appeler Jamais sans mon gnome. Tu manges, le gnome squatte tes genou (et réclame sa part). Tu vas aux toilettes, le gnome te fixe de ses yeux ronds. Tu te douches, le gnome s'accroche au bord de la baignoire et sa petite tête émerge de la céramique. Tu as réussi à poser ton gnome en face d'un jeu, cinq minutes plus tard, il est à tes pieds. Quoique tu fasses, où que tu sois, rien ne l'efface, le gnome est là.

6) Quand tu en auras plein les oreilles des cris, ton seul recours sera d'aller crier toi-même dans une pièce voisine le temps de te calmer. Tu auras trois minutes, après il faudra retourner dans l'arène pour vérifier que le cher ange n'a pas choisi de placer ses doigts dans une prise pour mettre fin à ses souffrances. Enfin, ça c'est la version "parent responsable". Parce que moi, le plus souvent, je crie devant ma fille. Ce qui ne résout rien et me fait craindre à chaque fois qu'elle développe des troubles de l'attachement et vire insécure-ambivalente faute de cohérence maternelle (ou pourquoi c'est une mauvaise idée d'étudier la psycho du développement quand on a pour projet de faire un enfant).

7) Tu sombreras dans la bouffe. Cela commencera par un sandwich au fromage le soir, en attendant ta moitié, qui mettra un temps infini à revenir. Puis tu te rendras compte que manger est en fait une des seules choses que tu peux faire avec ton gosse dans les bras (même si du coup il faudra bien souvent partager avec le gosse en question) et que ça fait du bien, ces petites calories volées à l'adversité. Enfin, comble de la loose, tu te mettras à finir systématiquement les petits pots parce que "mince, c'est bon ce truc, en fait, ce serait dommage de gâcher".

8) A 22h, quand tu seras crevé, que tu demanderas grâce et que ton bébé pétera la forme, ton conjoint ira se coucher en te laissant seul avec le monstre. Ben oui, il travaille, demain. Alors que toi, après tes quatre réveils nocturnes réglementaires, tu auras le droit de te lever à 9h. 

9) Comme tu auras tout de même besoin d'un but dans la vie, tu ouvriras un blog. Tu t'imposeras de rédiger des billets régulièrement (bébé qui hurle en fond sonore ou non) et Hellocoton deviendra ton open space. Malheureusement, là-bas, tu n'expérimenteras que de la bienveillance, des "j'aime", de la compassion et de bons conseils. Pas de clans ennemis, aucune médisance, nul ragot, contrairement aux entreprises classiques. Ou alors c'est moi qui ne suis pas bien intégrée ? Allez, quoi, s'il vous plaît, intégrez-moi !

10) Par contre, si en société tu as le bon goût de te plaindre de ta situation, tu verras toutes les mères actives te tomber dessus en affirmant qu'elles font tout ce que tu fais et travaillent en sus. Et même si tu auras très envie de leur demander comment ça se passe au bureau avec leur môme qui hurle à côté et/ou de leur conseiller amicalement de secouer leur feignant de mari pour qu'il participe aux tâches ménagères, tu te contenteras d'hocher la tête, plein d'humilité, avouant implicitement passer tes journées à regarder Derrick en mangeant des Pringles.

Pas dégoûté ? Prêt à affronter les corvées, les cris et le mépris social ? Alors à très vite sur ton blog, que tu me racontes tes galères à toi !

Et puis qui sait, il se pourrait même qu'en définitive victime du syndrôme de Stockholm, tu en viennes à l'aimer, ce job ingrat. On voit tellement de choses dans le monde, qu'un parent de plus qui se plaint sur internet mais trimballe sa marmaille le sourire aux lèvres partout où il va, ce ne serait finalement pas si étonnant.